Vendredi-Saint : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné (...)

Dernières paroles du Christ sur la croix (Mt, 27, 46). Jésus ne cite pas
un psaume, mais, sur la croix, emprunte les mots du psalmiste pour hurler
ses mots de désespoir, dans sa langue maternelle.

Pa­roles humaines d’affliction, mais qui ouvrent sur une espérance insensée,
profondément ancrée au cœur de Jé­sus et des hommes qui souffrent. Le
psalmiste parle de la souf­france de tout homme et pas seulement de la
sienne.

Ce qui frappe, c’est qu’il ne s’agit pas tellement de souffrance que
d’incompréhension. La souf­france est souvent infligée par les hommes,
mais elle semble permise par Dieu. Cette incompréhen­sion est presque
pire que la souffrance, parce qu’elle lui dénie toute signification.
En ce sens, la souffrance ultime de Jésus est bien celle d’un homme.
Jésus partage notre condi­tion.

Pour ne prendre que des situations proches de nous.
"Mon Dieu, mon Dieu...
pourquoi as-tu abandonné cette vieille femme de plus de
quatre-vingt-dix ans ans, qui, après une vie de labeur, de pri­vation, de
maladie, de mépris se trouve confrontée à l’humiliation de
l’inconti­nence et, de ce fait, privée de toute vie sociale ?
pourquoi as-tu abandonné cette nonagénaire, atteinte d’un glaucome
qui la rend presque aveugle, et qui n’en peut plus de solitude ?
pourquoi as-tu abandonné cette centenaire, qui plonge dans la maladie
d’Alzheimer, alors qu’elle était parfaitement consciente, il y a peu ?
pourquoi as-tu abandonné cet ami, accablé par de nombreux soucis :
isolement d’un frère âgé, seul dans un EHPAD, au loin ; décès
imminent d’un parent atteint de cancer ; désastre du foyer de son
petit-fils ?
pourquoi as-tu abandonné cette fille, qui pleure la mort de sa mère ?
pourquoi as-tu abandonné ces immigrés, sans toit, sans aides
sociales, sans revenus, arrivés dans l’espoir d’une vie meilleure, qui
s’est transformé, pour eux, en enfer du rejet ?"

Situations banales tant qu’on ne les a pas vécues. La misère est
partout dans le monde, auprès de nous, sous nos yeux, sans que nous ne
nous en apercevions toujours.

L’homme véritable qu’est Jésus ne peut se détacher de la croix et de
la souffrance. Lequel d’entre nous, en effet, dans une souffrance
extrême peut s’en détacher ?
Le Dieu véritable qu’est Jésus ne veut pas se détacher de la croix, ne
veut pas laisser la souf­france humaine sans réponse. Ce n’est pas une
réponse de type métaphysique qui est espérée. Le problème du mal
demeure une énigme philosophique. Jésus sur la croix n’attend pas ce
type de réponse, mais une réponse existentielle.

Faut-il désespérer, faut-il « dé-espérer », c’est-à-dire ne pas se
bercer d’illusions ? Le ciel n’est-il pas vide ?

Pourquoi Dieu se tait-il ? Il y a dans ce cri l’affirmation, non pas que
Dieu est responsable du mal et de la souffrance, mais qu’il a quelque
chose à voir avec les situations les plus intolérables. Appeler Dieu à
son aide, c’est penser qu’il y peut quelque chose. C’est le refus du
non-sens, voire de l’absurdité de la vie, à laquelle rien ni personne
ne répondent.

En vérité, Dieu ne se tait pas. La Bonne Nouvelle est que Dieu aime les
hommes : il veut leur salut leur bonheur. Il est vie et vie éternelle. Le
mystère de ce cri est aussi celui de la réponse divine. Dans le ps 22,
Dieu n’oublie pas celui qu’il aime. « Tu m’as répondu ! » (v.22).
De Dieu, le psalmiste ajoute : « Il n’a pas rejeté ni réprouvé un
malheureux dans la misère ; il ne lui a pas caché sa face ; il a écouté
quand il criait vers lui » (v.25).

La foi en la réponse divine est une foi risquée. C’est la foi en la
résurrection.

En dépit des apparences, Dieu ne nous abandonne jamais.

Alain

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