Parabole du gérant débrouillard

(Luc 16, 1-9)

1 Puis Jésus dit à ses disciples : " Un homme riche avait un gérant qui fut accusé devant lui de dilapider ses biens. 2 " Il le fit appeler et lui dit : "Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires. " 3 " Le gérant se dit alors en lui-même : "Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance ? Bêcher ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’en ai honte. " 4 " Je sais ce que je vais faire pour qu’une fois écarté de la gérance, il y ait des gens qui m’accueillent chez eux. " 5 " Il fit venir alors un par un les débiteurs de son maître et il dit au premier : "Combien dois-tu à mon maître ? " 6 " Celui-ci répondit : "Cent jarres d’huile. " Le gérant lui dit : "Voici ton reçu, vite, assieds-toi et écris cinquante. " 7 " Il dit ensuite à un autre : "Et toi, combien dois-tu ? " Celui-ci répondit : "Cent sacs de blé. " Le gérant lui dit : "Voici ton reçu et écris quatre-vingts. " 8 Et le maître fit l’éloge du gérant trompeur, parce qu’il avait agi avec habileté. En effet, ceux qui appartiennent à ce monde sont plus habiles vis-à-vis de leurs semblables que ceux qui appartiennent à la lumière.

Situation de la Parabole dans l’Evangile selon Luc

Luc a groupé la plupart des paraboles, en particulier celles qu’on ne retrouve pas chez les autres évangélistes, dans le récit de la montée de Jésus vers Jérusalem où il subira sa passion. Les paraboles qui précèdent notre texte sont parmi les plus connues : la brebis, la pièce et le fils retrouvés. Après le texte, l’évangéliste regroupe quelques réflexions de Jésus à propos de l’Argent et termine ce chapitre par la parabole du riche et du pauvre Lazare.

Comment comprendre cette Parabole ?

L’histoire elle-même. (vv. 1-7)
Elle est surprenante. Une lecture superficielle laisserait entendre que Jésus fait l’éloge de la malhonnêteté du gérant pour se sortir de sa mauvaise situation.
En fait, Jésus utilise un fait divers banal que l’on pourrait retrouver dans nos journaux : un gérant de domaine renvoyé pour mauvaise gestion, qui s’en tire en « graissant la patte » des clients de son maître pour attirer leurs bonnes grâces.
Dans le récit du « fait divers », Jésus ne porte pas de jugement moral sur le comportement du gérant. Il se contente de raconter. Son but, comme dans toute parabole, c’est de piquer l’attention de son auditeur et de lui faire conclure : « Bien joué ! ». Il « met l’auditeur dans sa poche » pour lui faire comprendre et approuver ce qui va suivre.

Le « message » de Jésus (v 8)
Une parabole est une histoire qui donne à penser, à réfléchir. Il ne s’agit pas de la prendre au pied de la lettre et de la transposer directement dans le concret de la vie. Ainsi Jésus n’hésite pas à comparer le jugement de Dieu à celui d’un juge sans justice ou à inviter ses disciples à être rusés comme des serpents (cf. TOB Lc 16, note x).
Pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, Jésus qualifie l’homme de « trompeur » ; il n’approuve pas l’escroquerie. En quelque sorte, Jésus dit : « Cet homme ne baisse pas les bras ; il met toute son habileté, son ingéniosité, pour parvenir à ses fins, même si les moyens utilisés sont répréhensibles ».
Puis Jésus se tourne vers ceux qui prétendent appartenir à la lumière (littéralement les « fils de la lumière »), c’est-à-dire au monde de Dieu, par opposition au monde des ténèbres (les « fils de ce monde »). N’oublions pas que cette parabole est explicitement adressée aux disciples (v 1). Jésus semble leur dire, presque sous forme de reproche : «  Pour la construction de ce monde tel que Dieu le veut, soyez exigeants sur le choix des moyens, mais montrez-vous aussi courageux, habiles, intelligents, inventifs que ne le sont les autres dans leur entreprise. »

Le message de Jésus pour aujourd’hui

Tout au long des siècles, les disciples de Jésus Christ ont été amenés à inventer des manières nouvelles d’annoncer l’Evangile. Ainsi Barnabé et de Paul, devant le refus des juifs de reconnaître Jésus comme le Christ, ont eu l’audace, le courage et l’intelligence d’ouvrir aux païens les portes de la foi. De même, l’Eglise des premiers siècles a accueilli les « barbares » qui avaient fait tomber l’Empire Romain et a contribué à l’épanouissement de la civilisation du Moyen Age. Des disciples de Jésus ont cherché à répondre, avec plus ou moins de bonheur, aux nouveaux défis que leur lançait la « Renaissance » au 15ème et 16ème siècles, ou encore la révolution industrielle du 19ème siècle.
Disciples de Jésus Christ, rassemblés en Eglise, nous sommes aujourd’hui en face de défis au moins aussi importants : explosion des sciences de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, mondialisation, révolution informatique… Il nous faut un surcroît d’audace, de courage et d’intelligence pour témoigner de l’Evangile dans un langage compréhensible pour les hommes et les femmes de ce temps.
C’est facile à dire en conclusion d’un article ; c’est plus difficile à réaliser. Ces quelques lignes ont été rédigées à quelques jours de la Pentecôte. N’est-ce pas le moment de rappeler que, depuis deux mille ans, l’Esprit Saint n’a jamais abandonné son Eglise ?
Joseph CHESSERON