Le "Notre Père" ? Quelle histoire !

Les versions du Notre Père

(en particulier de la sixième demande)

Le 3 décembre prochain, le premier dimanche de l’Avent, une nouvelle traduction du Notre-Père entrera en vigueur dans toute forme de liturgie. Les fidèles catholiques ne di­ront plus désormais : « Ne nous soumets pas à la tentation » mais « Ne nous laisse pas entrer en tentation ».

A travers les siècles, le texte du Notre Père n’a pas toujours été rigoureusement le même.

Le livre de messe de ma mère était divisé en deux colonnes. D’un coté le texte canonique du rituel de la messe, de l’autre une traduction en français du texte latin. Mais d’où viennent ces versions ? Dans le Notre Père on vouvoyait Dieu : « et ne nous laissez pas succomber à la tentation ». Le missel du Père Feder, sj, (1957) que nous utilisions lorsque nous étions étudiants avait la même structure que le missel maternel, pour la rubrique liturgique ecclésiale.

Les versions du Notre Père ont une longue histoire. Dans le Nouveau Testament il y a deux versions du Notre-Père : chez Matthieu et chez Luc. Il n’est pas fait mention de la prière de Jésus dans les Évangiles de Marc et de Jean.
À l’origine, Jésus a dû enseigner la prière dominicale à ses disciples en araméen, la langue utilisée à cette époque par le commun des mortels, parce qu’on ne parlait plus hébreu depuis longtemps. Mais nous n’avons pas de texte écrit de cette prière en araméen.
Le texte qui fait autorité est celui du nouveau testament en grec. C’est de ce texte que partent les versions « scientifiques » du nouveau testament. Cela ne signifie en aucun cas que toutes les traductions françaises seront identiques.
Le Notre Père s’inscrit dans une histoire et se transmet sous plusieurs formes nées du 1er au 4e siècle.
Dès le 2e siècle, le Notre Père de Matthieu est intégré à la liturgie.
Premières divergences :
Au 4e siècle, le Notre Père de Matthieu se maintient à Alexandrie et à Césarée, tandis qu’à Antioche, la doxologie est rétablie sous sa forme ternaire actuellement en usage.
Le Notre Père de la Didaché, texte chrétien du premier siècle, le premier texte chrétien, après les lettres de saint Paul :
« Et ne nous conduis pas à l’épreuve »

Dans l’histoire de la Bible en Europe, ce sont les traductions en latin qui ont joué un rôle prépondérant.
Au 4e siècle, on disposait déjà de diverses traductions en vieux latin, mais elles présentaient des différences notables entre elles et Damase Ier, évêque de Rome, confia au théologien Jérôme (347-420 apr. J.-C.) la tâche de réviser la Bible latine. Après un labeur d’une vingtaine d’années sur les textes grecs et hébreux, il termina sa traduction qui reçut le nom de Vulgate (« simple » ou « populaire »), parce qu’il avait utilisé la langue du peuple, tout comme les auteurs de la Peshitta (version syriaque). Accueillie d’abord sans enthousiasme, la Vulgate devint petit à petit la version latine dominante et la version officielle de l’Eglise catholique romaine.

En français, les premières traductions ont été effectuées à partir de la traduction latine officielle, la Vulgate de Jérôme (405) : « et ne inducas nos in tentationem sed libera nos a malo ».

- 1226-1250. Première Bible française par des professeurs de l’Université de Paris sous le règne de Saint Louis. C’est une Bible abrégée, réalisée sous le règne de Louis IX (saint Louis), vers 1250.
- 1516. Publication du « texte reçu » d’Erasme (Nouveau Testament grec).
- 1530. Bible française de Lefèvre d’Etaples, effectuée à partir de la Vulgate. « La Saincte Bible en françoys, translatée selon la pure et entière traduction de Sainct Hierome, confé­rée et entièrement revisitée selon les plus anciens et plus corrects exemplaires... » pre­mière Bible intégrale éditée en français
- 1535. Bible de Pierre-Robert Olivétan (cousin du Réformateur protestant Jean Calvin), première traduction française faite sur les textes hébreu et grec
- 1592. Du côté catholique, édition de la Vulgate, texte officiel faisant autorité.
- 1707. Bible française de David Martin.
- 1759. La Bible » dite « de Sacy », rééditée et utilisée jusqu’à nos jours. Le texte est fidèle et superbe. Au XVIIe siècle, sa publication a rencontré de nombreux obstacles, comme tous les livres de Port-Royal soupçonnés de jansénisme.
- 1844, 1859. Découverte du codex Sinaïticus et du codex Vaticanus.
- 1873-1880. Bible française de Louis Segond.
- 1894. Bible française de l’abbé Crampon, première version catholique sur la base des textes grec et hébreu. Les plus anciens d’entre nous ont connu la Bible Crampon (version de 1923). Elle traduit la demande du Notre Père par « Et ne nous induisez point en tenta­tion ».

Les versions contemporaines

- Bible de Jérusalem (1973) :
« ne nous soumets pas à la tentation ; mais délivre-nous du Mauvais  ».
- Chouraqui (1977)
« ne nous fais pas pénétrer dans l’épreuve, mais délivre-nous du criminel. »
- Nouvelle Segond (2002)
« ne nous fais pas entrer dans l’épreuve, mais délivre-nous du Mauvais ».
- Traduction œcuménique de la Bible (2012)
« ne nous conduis pas dans la tentation, mais délivre-nous du Tentateur ».
- Jusqu’au 3 décembre 2017
"ne nous soumets pas à la tentation"
A partir du 3 décembre 2017 :
- "ne nous laisse pas entrer en tentation"

Conclusion On voit donc, par son histoire, qu’il n’y a pas un « bon » Notre Père et d’autres qui seraient moins bons.
Le Notre Père est aujourd’hui la prière commune des chrétiens sous sa forme matthéenne, avec ou sans la doxologie finale.
Mais la nouvelle traduction de la sixième demande satisfera-t-elle tout le monde ? Rien de moins sûr !

Alain

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