La parabole de la brebis perdue

Luc 15, 3-7

Jésus disait cette parabole : " Si l’un de vous a cent brebis et en perd une, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller chercher celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la retrouve ? Quand il l’a retrouvée, tout joyeux, il la prend sur ses épaules, et, de retour chez lui, il réunit ses amis et ses voisins : il leur dit : ’Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis, celle qui était perdue !’ Je vous le dis : C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion."

Matthieu 18, 12-14

12 Quel est votre avis ? Si un homme a cent brebis et que l’une d’entre elles vienne à s’égarer, ne va-t-il pas laisser les quatre-vingt-dix-neuf autres dans la montagne pour aller à la recherche de celle qui s’est égarée ? 13 Et s’il parvient à la retrouver, en vérité je vous le déclare, il en a plus de joie que des quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées. 14 Ainsi votre Père qui est aux cieux veut qu’aucun de ces petits ne se perde.

Cette histoire de centième brebis égarée ou perdue ne se trouve que dans Matthieu et Luc. Marc ne la rapporte pas. Quant à Jean, il utilise la comparaison du troupeau et des brebis de façon différente (Jn 10, 1-21 – 21, 15-19). Sans doute Matthieu et Luc ont-ils utilisé des sources autres que celles de Marc ou de Jean pour composer leur évangile. Dès le départ, les communautés chrétiennes ont été très diverses, et les Evangiles tels qu’ils nous sont parvenus témoignent de cette diversité. Pour mieux comprendre les paraboles de l’Evangile, il est important de voir ce dont il est question autour du texte (avant et éventuellement après). Pour nos deux paraboles, c’est apparemment la même histoire avec la même opposition du un et du quatre-vingt-dix-neuf, mais la leçon est différente.

Luc : évangile de la miséricorde

En Luc, les trois paraboles de la brebis perdue, de la pièce de monnaie perdue (15, 8-10) et du fils retrouvé (15, 11-32) sont précédées par les reproches des pharisiens et des scribes : "Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux". Dans la parabole de la brebis perdue selon Luc, la joie est plus démonstrative que dans Matthieu. Et à la fin, il est question de pécheur qui se convertit et de la joie que cela provoque au ciel. Il est permis de penser que Jésus manie l’ironie à l’égard de ses adversaires quand il parle des " quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion."
Nous retrouvons là une caractéristique de son évangile. Reportons-nous à la rencontre de Jésus et de la pécheresse chez Simon le pharisien (Lc 7, 26-50), à la parabole du figuier stérile (Lc 13, 6-9), aux guérisons même le jour du sabbat (Lc 13, 10-17 – 14, 1-6), à la parabole du Pharisien et du Collecteur d’impôts (Lc 18, 9-14), à l’histoire de Zachée (Lc 19, 1-10) et enfin au dialogue de Jésus sur la croix avec le brigand, le "bon larron" (Lc 23, 39-43). Ces épisodes ne se trouvent que dans l’évangile de Luc, ce qui lui a valu le qualificatif d’"évangile de la miséricorde".

L’évangile aujourd’hui

Georges Brassens se retournerait dans sa tombe si je prétendais qu’il était chrétien sans le savoir et il aurait raison. Il n’empêche que sa célèbre "chanson pour Auvergnat" résonne bien avec la parabole de la brebis perdue selon Luc. Est-il si loin de l’évangile quand il remercie l’auvergnat de lui avoir donné quatre bouts de bois quand dans sa vie il faisait froid, de lui avoir ouvert sa huche quand dans sa vie il faisait faim, et surtout de lui avoir souri d’un air malheureux quand les gendarmes l’ont pris ? Notre monde a sans nul doute besoin de techniciens, de managers, de décideurs. Mais n’a-t-il pas surtout besoin de compassion, de tendresse et de pardon, par-delà le mépris et la sécheresse de cœur des bien-pensants ?

Matthieu : évangile de la communauté.

Tout le chapitre 18 de Matthieu parle de la vie de la communauté. Jésus commence par affirmer que le plus grand dans les Royaume des cieux est celui qui se fait petit comme un enfant (18, 1-5) ; puis il recommande de ne pas scandaliser (faire tomber) les petits, les faibles (18, 6-9) car ils ont un prix infini aux yeux de Dieu ("leurs anges sont sans cesse en présence de mon Père qui est aux cieux"). Après la parabole de la brebis égarée, il parle de la correction fraternelle (18, 15-18), puis de la prière ensemble (18, 18-20), du pardon entre frères (18, 21-22) illustré par la parabole du débiteur impitoyable (18, 23-35). Matthieu ne parle pas ici de conversion ; il demande de ne laisser tomber personne.
A qui s’adresse la parabole de la brebis égarée ? Dans un premier temps, sans doute aux apôtres, et ensuite aux responsables des communautés chrétiennes des années 80, époque de la composition de l’évangile selon Matthieu.
Qui sont ces petits ? On peut penser que ce sont les plus faibles, les moins solides dans la foi au sein de la communauté, dont ces responsables devront prendre le plus grand soin et ils auront à en rendre compte. Ces ’bergers" devront prendre comme modèle le Berger par excellence, Jésus lui-même prêt à donner sa vie pour ses brebis. Il réalisera ainsi la volonté du Père qui " veut qu’aucun de ces petits ne se perde."

L’évangile aujourd’hui

Nous vivons dans un monde qui, trop souvent, ne donne de la valeur qu’à celui qui réussit, au gagneur, à celui qui tient la vedette, mais qui est sans pitié pour le faible, le non-rentable, l’inutile.
Cependant, des voix s’élèvent pour promouvoir une autre conception de l’Homme. Je pense en particulier au mouvement ATD Quart Monde, ou encore aux communautés d’Emmaüs où les laissés pour compte deviennent les acteurs de leur propre développement. Même fondés par des prêtres, ces mouvements se veulent non confessionnels. Qui peut nier cependant qu’ils soient profondément inspirés par l’Evangile, qui met le petit, le pauvre, celui qui n’est rien, au centre de son projet humain ?
Les chrétiens se doivent de rejoindre le combat de ceux qui partagent ce même souci de la dignité de l’homme. Ils ont une motivation supplémentaire : Le Christ auquel ils croient s’est fait lui-même petit parmi les petits, de sa naissance dans une étable jusqu’à sa mort entre des brigands. Il a fait ainsi cause commune avec les "damnés de la terre" pour que, selon la volonté du Père, "’aucun de ces petits ne se perde.". Pour réaliser cet idéal évangélique, le champ est aussi vaste que notre vaste monde.

Joseph CHESSERON