Actes - D’un monde à l’autre

VIII D’un monde à l’autre = l’Eglise des Actes fait le passage

« Passe en Macédoine, viens à notre secours » (Ac 16, 9)

Née au sein du particularisme juif, l’Eglise passe pleinement, « avec armes et bagages », au monde gréco-romain, tout en restant fondamentalement enracinée dans le terreau du Premier Testament. Et, tout au long de son histoire, il lui faudra s’engager dans d’autres passages si elle veut être fidèle à ses origines. Elle porte cela dans ses gènes. Comme Abraham, il lui faut partir ; comme Moïse, il lui faut passer la mer ; comme Jésus, il lui faut marcher au risque de la Croix.

Par cet article, nous essayons de répondre à cette question : quels sont donc ces mondes en présence que nous découvrons dans le Nouveau testament, en particulier dans les Actes des Apôtres ?

Le monde juif

Le monde juif de Palestine, très diversifié, soit par son implantation géographique (les habitants de Jérusalem et le la Judée, et les Galiléens, souvent méprisés par les Judéens), soit par les choix politico-religieux (pharisiens, hérodiens, sadducéens, esséniens). Le Temple est le seul lieu où on offre des sacrifices, les synagogues étant d’abord des lieux d’étude de la Tora (la loi). Après la prise de Jérusalem en 70, il n’y aura plus de temple, plus de sacrifices. La synagogue sera le seul lieu de rassemblement. Elle jouera un rôle primordial dans le maintien de l’identité juive, de l’étude de la Tora et des rites, en particulier la circoncision. Par ailleurs, il ne subsistera que le courant pharisien, dont est issu le Judaïsme qui est parvenu jusqu’à nous.

Le monde juif de la Diaspora :

Ce mot désigne la dispersion des Israélites à travers le monde. Elle commence après la chute du royaume de Samarie en 722 av. JC et surtout, environ 130 ans après, au moment de l’exil de 587 à Babylone, après la prise de Jérusalem.

Les Juifs, petit à petit, s’implantent un peu partout, en Mésopotamie ( l’Irak actuel), en Syrie, en Egypte, en Asie Mineure (la Turquie actuelle), puis en Grèce et jusqu’à Rome. Damas, Antioche, de Syrie et de Pisidie, Ephèse, Thessalonique, Athènes, Corinthe, sont autant de jalons dans les parcours de Paul. Les Actes ne parlent d’Alexandrie que par la mention des Alexandrins débattant avec Etienne (Ac 6, 9). C’était pourtant là que résidait la plus importante communauté juive en dehors de la Palestine. C’est à Alexandrie qu’a été faite la première traduction de la Bible en grec [la Septante] ; or une traduction est déjà le passage d’un système de pensée à un autre.

Ces communautés sont reconnues par le pouvoir romain : la religion juive est considérée comme « religion licite ». Le christianisme, au départ, sera perçu par le pouvoir romain comme une secte juive.

Le monde grec

La civilisation grecque est omniprésente dans cette partie orientale de la Méditerranée depuis la création de l’empire d’Alexandre (330), comme elle est présente, depuis plus longtemps encore en Cicile et en Italie, par le mode de vie, l’architecture, la philosophie, la langue (tout le Nouveau Testament est écrit en grec). Dans l’Histoire, la confrontation entre cette civilisation et le monde juif ne s’est pas passé sans heurts (cf Antiochus IV et les frères Macchabée – profanation du Temple en 167). En 38 de notre ère, 50.000 juifs d’Alexandrie furent massacrés, prélude sanglant des pogroms que le peuple juif connaîtra tout au long de son histoire.

A travers les Actes des Apôtres, ce monde grec apparaît très divers. Paul se trouve confronté à la religion populaire, à Lystres (Ac 14, 8-18) où Barnabas et lui sont pris pour des dieux et à Ephèse (Ac 19, 21-40) où les conversions au Christ font de l’ombre au culte à Artémis. A Athènes, il se heurte à la philosophie grecque et son discours reçoit un accueil mitigé. Par contre, dans le milieu populaire de Corinthe, sa prédication est plus écoutée et il y fonde une communauté nombreuse… et turbulente.

Le monde romain

Depuis les années 200 av. J.C., la puissance romaine a tissé sa toile petit à petit en direction de l’Orient, elle assure sa présence militaire et politique par un jeu subtil de soutien à des potentats locaux. Hérode le Grand et ses successeurs en sont l’exemple type. Elle laisse aux populations une grande autonomie de vie, accordant même à certaines cités la citoyenneté romaine. Paul s’en servira pour sa défense, lui qui était citoyen romain de par sa naissance à Tarse, ville d’Asie Mineure qui avait ce privilège.

Rome sait aussi être très brutale quand son autorité est battue en brèche et quand les populations deviennent trop turbulentes. Rappelons-nous la prise de Jérusalem par Pompée en 63, le massacre de Galiléens par Pilate (Lc 13, 1-2), l’expulsion des juifs de la ville de Rome, sous l’empereur Claude (Ac 18, 1-2), la répression de la révolte juive de 66-70 (prise de Jérusalem et destruction du Temple construit par Hérode) et fin de la présence juive en Judée.

Entre deux : craignant-Dieu et prosélytes

A la jonction entre le monde juif et le monde gréco-romain, apparaissent deux catégories de personnes : les « craignant-Dieu » et les « prosélytes ». Les premiers partagent la foi d’Israël, sans aller jusqu’à la circoncision. Ils observent les pratiques essentielles (sabbat, offrande pour le Temple). Les seconds font partie du peuple de l’Alliance par le rite de la circoncision, mais certains droits leur sont refusés. C’est souvent dans cet « entre deux mondes » que grandira le christianisme. Les disciples de Paul, Timothée, Tite et, sans doute, Luc, en firent partie.

Les premières communautés chrétiennes ont fait le passage d’un monde à l’autre, sans renier le point de départ : l’Alliance que Dieu contracte avec son peuple et qu’il ne reprend pas. En même temps, elles sont entrées de plain pied avec le monde gréco-romain. Notre Eglise d’aujourd’hui doit se souvenir des marques indélébiles qu’elle a reçue : Pleinement dans l’Alliance éternelle, elle doit se souvenir qu’elle n’est elle-même que lorsqu’elle se met sans réserve sur les chemins des hommes.

Dans les Actes des Apôtres, deux personnages vont opérer ce passage, Pierre le premier, et surtout Paul. Sous l’inspiration de l’Esprit, présent d’un bout à l’autre des Actes, ils vont faire éclore des communautés de croyants appartenant à l’un et l’autre monde. Appelons-les « Communautés chrétiennes », tout en sachant que ce nom de « chrétiens » ne fut donné aux disciples qu’à Antioche (Ac 11, 26).

Enracinement dans l’histoire du Peuple d’Israël

Luc est le témoin de la foi de ces communautés chrétiennes : elles ont conscience de s’enraciner profondément dans l’histoire du peuple élu (l’Alliance, la Loi et les Prophètes). Quand Pierre, Etienne ou Paul s’adressent aux Juifs, ils ont à cœur de présenter Jésus comme la réalisation définitive de la Promesse faite aux Pères. C’est notable en particulier dans le discours de Pierre dans le Temple (Ac 3, 12-26), dans la longue fresque historique peinte par Etienne (Ac 7, 2-53) ou dans le discours de Paul à la synagogue d’Antioche de Pisidie (Ac 13, 15-41).

Par-delà les frontières

En même temps, sous l’impulsion de l’Esprit, ces communautés chrétiennes sont amenées à franchir les frontières. C’est un élan missionnaire nouveau, inconnu du monde juif de l’époque. Philippe, à la suite du meurtre d’Etienne, va chez la « sœur ennemie », la Samarie, annoncer la Parole et rassembler de nouveaux croyants. Il accentue cette ouverture en baptisant le serviteur de la reine d’Ethiopie, un « craignant Dieu » c’est-à-dire un païen pratiquant la religion juive sans être agrégé au Peuple élu.

Les avancées les plus significatives sont faites tout d’abord par Pierre qui, à Césarée, accueille parmi les croyants le premier païen, le centurion Corneille (Ac 10, 1-48). Pierre, le bon juif qui ne fréquente pas les païens, est invité par Dieu dans une vision, à porter un autre regard sur ce monde païen. Puis Saul (appelé de son nom latin Paul à partir de Ac 13, 9 : c’est le signe de son passage d’un monde à l’autre), au cours de son premier voyage, annonce l’Evangile aux païens. Il ne leur impose pas l’application rigoureuse de la Loi juive, en particulier la circoncision, ce qui va soulever quelques vagues dans la communauté d’Antioche (Ac 15, 1-2).

Feu vert de l’Assemblée de Jérusalem (Ac 15, 5-35)

Les décisions de l’Assemblée de Jérusalem provoquée par ce conflit sont capitales. On est bien à Jérusalem, c’est-à-dire dans le cadre de la religion de la Promesse faite aux Pères, mais, pour ne pas faire obstacle à l’entrée des païens dans la Communauté, on laisse tomber des pratiques aussi importantes que la circoncision. A noter la belle… et surprenante expression des Actes (Ac 15, 28) pour présenter ces décisions : « L’Esprit Saint et nous-mêmes, nous avons décidé… ». Dès lors, Paul et ses compagnons, forts de l’accord de l’Eglise – Mère, pourront sans crainte annoncer l’Evangile à ce monde qui s’ouvre à eux.

Plongée de Paul dans le monde gréco-romain

Cependant, tout au long de ses voyages, Paul commencera toujours par s’adresser à ses frères de race, puis, devant leur refus de reconnaître Jésus, il se tournera vers les païens. (Ac 14, 46) L’appel, en songe, du Macédonien le conforte dans sa mission (Ac 16,9). Cependant il est confronté à la religion traditionnelle, à Lystre où à la suite d’un miracle, on prend Barnabas pour « Zeus » et Paul pour « Hermès » (Ac 14, 11-18), ou encore à Ephèse ou sa prédication semble mettre à mal le culte d’Artémis (Ac 19, 21-40). Il prend en compte la sagesse grecque dans son discours à l’aréopage d’Athènes, avec le succès mitigé que l’on sait(Ac 17, 16-34). Il plonge dans le monde cosmopolite de Corinthe, pour y fonder une Communauté chère à son cœur (Ac 18, 1-11).

Regard favorable sur le monde romain

Globalement, le regard de Luc sur le monde romain est plutôt favorable. Le premier païen à devenir croyant est le centurion Corneille. Viendra ensuite un fonctionnaire de haut rang, le proconsul Sergius Paulus (Ac 13, 12). Après l’arrestation de Paul à Jérusalem, les autorités juives veulent l’assassiner ; il reçoit la protection du tribun (Ac 22, 12-35). Comme sa captivité se prolonge, Paul finit par faire appel à sa condition de citoyen romain (les habitants de Tarse, sa ville natale, avaient ce privilège), pour en appeler à César, c’est-à-dire, revendiquer le droit d’être jugé à Rome (Ac 25, 11-12). Ce qui donnera à l’auteur l’occasion nous nous livrer un magnifique récit de navigation et de naufrage, qui fait penser irrésistiblement à la fois au livre de Jonas et à l’Odyssée (une manière de rapprocher les deux mondes ?) Dernière touche à propos de ce regard favorable de Luc sur le monde romain : les conditions très libérales de détention dont Paul bénéficie à Rome même.

Quelques questions à notre Eglise aujourd’hui, c’est à dire à nous-mêmes

- Comme pour l’institution des Sept, sommes-nous prêts à chercher des solutions nouvelles aux problèmes nouveaux qui se posent à nous aujourd’hui ?

- Sommes-nous prêts, au cœur du peuple chrétien, à consacrer du temps et des forces, à l’approfondissement des fondements essentiels de notre foi, en particulier dans une meilleure connaissance de l’Ecriture, à la manière de Pierre, Etienne ou Paul ?

- Comme Pierre, ,sommes-nous prêts à porter un autre regard sur le monde qui nous entoure ?

- Comme Luc accueillait favorablement le monde romain et respectait l’autonomie des autorités légales, sommes-nous prêts à évacuer tout rêve nostalgique de « Chrétienté » d’une Eglise dominant ces autorités de manière plus ou moins occultes ?

- Sommes-nous prêts à redonner à notre Eglise un nouvel élan missionnaire, respectueux, plus que par le passé, des personnes et des cultures ?

- Comme Paul à Athènes, sommes-nous attentifs aux nouveaux courants de pensée qui circulent dans notre monde, ou aux conceptions non occidentales du monde, en Afrique ou en Asie ?

- Sommes-nous prêts à débarrasser notre Eglise de l’image étrange, sinon étrangère, qu’elle donne d’elle-même, en particulier dans la liturgie, mais pas seulement dans ce domaine ?

- Comme Paul, sommes-nous prêts à débusquer tous les faux dieux d’aujourd’hui : le pouvoir absolu de l’argent, la volonté de puissance, l’individualisme forcené… ?

- Comme à la Pentecôte, sommes-nous prêts à redécouvrir la dimension communautaire de l’Eglise où cohabiteront des cultures variées, dans une harmonie à rechercher sans cesse ?

Il me semble que c’est en répondant positivement à ces questions, que l’Eglise, notre Eglise, mon Eglise, sera fidèle à sa vocation première, à son « être premier » : « Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8).

Joseph CHESSERON