Ça se dispute ! Découvrir l’actualité

Ça se dispute !

Avec le père Jacques Bréchoire, découvrez L’ACTUALITÉ sous un angle philosophique et théologique.


- Ça se dispute 19 -> « Le sens de l’absurde est-il absurde ? »
- Ça se dispute 18 -> « La considération vaut-elle une chronique philosophique ? »
- Ça se dispute 17 -> « Il n’y a pas plus près que de toucher »
- Ça se dispute 16 -> Se peut-il que l’homme soit à ce point violent ?
- Ça se dispute 15 -> La vie est complexe : est-ce un mal ? Ça se dispute !
- Ça se dispute 14 -> Faut-il cultiver son jardin ?
- Ça se dispute 13 -> Est-on ridicule et ringard à parler encore de « destin »
- Ça se dispute 12 -> Y a-t-il un ordre du monde ?
- Ça se dispute 11 -> Une conversation peut-elle être sérieuse ?
- Ça se dispute 10 -> La conversation est-elle en danger ? Ça se dispute !
- Ça se dispute 9 -> Pause !
- Ça se dispute 8 -> Oh là, « tout est compliqué ! » Ça se dispute !
- Ça se dispute 7 -> Pourquoi nous aimons philosopher ? Çà se dispute beaucoup
- Ça se dispute 6 -> Il n’est pas possible qu’on se « dispute » à l’occasion de nos vœux de nouvel an !
- Ça se dispute 5 -> « Un enfant nous est né » : ça se dispute, en philosophie ?
- Ça se dispute 4 -> "De la justice ou de l’équité, quelle est la plus importante ?" : Ça se dispute !
- Ça se dispute 3 -> « On ne fait pas de politique avec de l’amitié » : Ça se dispute !
- Ça se dispute 2 -> L’amitié a-t-elle droit de cité en politique ? Ça se dispute !
- Ça se dispute 1 -> Pourquoi ça se dispute ?

Vidéo de présentation


Drôle façon de s’exprimer, incorrecte : on se dispute, oui, mais on ne dispute pas de quelque chose. On discute plutôt de la chose.

Nous allons quand même dire : « Ça se dispute », même si ce n’est pas français !



Ça se dispute 19

Le sens de l’absurde est-il absurde ?

Y a-t-il du sens à adopter – ou à subir - une philosophie de l’absurde ? Cela mérite une sévère dispute, une empoignade. Souhaitons d’en sortir indemnes, lectrice, lecteur !

N’y aurait-il pas une beauté – douloureuse, évidemment, voire tragique – attachée à une existence qui pense ne pouvoir s’appuyer sur rien et de ne rien trouver d’intéressant dans la vie ?

Ce qui fait que le sentiment de l’absurde de l’existence nous gagne, c’est l’impossible équation entre une immense demande de sens, un immense désir, et le silence du monde : pas de réponses !

Le représentant le plus intéressant, le plus attachant, le plus poignant aussi, de la philosophie de l’absurde est pour votre chroniqueur, Albert Camus (1913-1960).

Ce penseur excessivement honnête, on peut le croire sur parole s’il nous dit qu’il n’a pas trouvé de sens. Cela arrive à d’autres et on ne va pas leur reprocher quelque défaut d’intelligence ou de cœur. C’est en effet en fonction du contexte, des influences, de l’itinéraire d’une vie, que les choses s’éclaircissent ou demeurent nocturnes. Qui n’a pas connu des moments où tout se liquéfie, au temps de la jeunesse en particulier ?

Albert Camus refuse, net, la « solution » religieuse. Car il repousse toute réponse qui viendrait de l’extérieur de l’homme, d’un Dieu par exemple. Il préfère donc la vie douloureuse dans l’absurde aux solutions "cataplasme". Ce qui ne manque pas de courage, sachant par ailleurs que Camus avait un grand respect de la religion et en savait la qualité : « Je ne crois pas en Dieu, disait-il, c’est vrai. Mais je ne suis pas athée pour autant. Je serais même d’accord avec Benjamin Constant pour trouver à l’irréligion quelque chose de vulgaire et de… oui, usé » (dans Le Monde 1956).

De même il refuse la solution du suicide, qui semblerait logique en raison de cette absence de réponse, mais elle est, elle aussi, une réponse-cataplasme qui vise à supprimer l’absurde.

Il ne s’agit pas de le supprimer, mais de le vivre. Albert Camus veut en rester à l’absurde, puisque rien d’autre n’est possible. Il pense que conduire sa vie dans ce sentiment de l’absurdité vaut mieux, est plus courageux, plus vrai. Pas de triche chez Albert Camus.

Il faut dire qu’Albert Camus ne justifie pas son attitude par le recours à un nihilisme ambiant et relativement facile, si marquant en son siècle, et le nôtre. Pour le nihilisme, rien ne vaut (nihil : rien) : ni les valeurs de la vie, ni la beauté du monde, ni les efforts de justice… Il a lu Nietzsche, le champion toute catégorie du nihilisme, chez qui toutes les valeurs venues à être dévaluées, doivent être repensées pour être revécues autrement - ce que le nihilisme ordinaire, délavé, consumériste, ne fait pas l’effort de faire.

Le sens de l’absurde a conduit Camus à la révolte contre les malheurs de ce monde et la lâcheté humaine (son célèbre livre : La Peste). Camus fut une belle figure de révolté : il a écrit un livre intéressant "L’homme révolté" et il s’est engagé, ô combien, dans les combats de son temps où il a eu des ennemi redoutables. La révolte c’est sa manière à lui de vivre dans l’absurde.

Ce style d’existence correspond assez bien à l’homme moderne – à nous, lectrice, lecteur ! - avec d’une part ses exigences de sens, de rectitude, d’ardeur de vie, et d’autre part, ses insatisfactions mortifères. Il y a du tragique là-dedans, le même que celui des grandes tragédies grecques ou celles de Racine. Son œuvre théâtrale le montre (Les Justes, Les possédés) et ses romans (L’Étranger, Noces, L’été). L’Étranger qui commence par cette phrase célèbre : « Aujourd’hui maman est morte » !

Et le tragique est quelque chose de grand, très grand.

Il a magnifié comme personne la beauté du monde, la beauté de l’Algérie, de sa mer (Les noces de Tipaza), la beauté des êtres, des femmes (Correspondance avec Maria Casarès, Folio poche 2017), la grandeur de l’engagement. Nous sommes loin de l’absurde nihiliste commun !

Quel honneur à la vie, fût-elle vache !

Il écrit à Maria Casarès : « Eh oui c’est bien le triste que nous n’arrivons pas à mettre un ordre définitif, une unité bien claire dans ce que nous sommes. Moi, je me suis toujours refusé à l’idée de mourir informe. Et pourtant… Sinon informe, il faudra mourir obscur en soi-même, dispersé – non pas serré comme la forte gerbe d’épis mûrs mais délié et les grains répandus. A moins d’un miracle et que le nouvel homme naisse » (p. 1401).

Noter la finale ! Quel sublime absurde, non ? Votre chroniqueur doit arrêter sa chronique anormalement longue, car il est au bord du malaise admiratif. Pitié pour lui.

N.B. On peut « entrer » dans le personnage fascinant d’Albert Camus, par la lecture de son livre « Le premier homme » (Gallimard, Folio-poche 1994), dans lequel il fait revivre son passé, et les personnes de ce passé auxquelles il adresse un véritable chant de gratitude, dont son professeur à Alger, Louis Germain qui, à dix ans, l’avait remarqué et lui donna des leçons gratuites en raison de sa grande pauvreté. Camus lui dédiera son discours à la réception du prix Nobel en 1957.

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Ça se dispute 18

La considération vaut-elle une chronique philosophique ?

La considération vaut-elle une chronique dans la très sérieuse newsletter de la Paroisse St-Pierre et St-Paul ? De plus, n’est-on pas loin de la raison d’être de cette chronique qui est d’ordre philosophique ?

Pour que le chroniqueur soit sérieux, il faudrait donc que la « considération » soit une notion philosophique. Ouf, c’est le cas. Et quelle notion ! La considération (cum sideris) désigne le fait de regarder quelqu’un ou quelque chose avec la même attention que s’il s’agissait d’une constellation d’étoiles, selon l’étymologie ! Superbe, non ?

Une philosophe intéressante, Corine Pelluchon qui a beaucoup écrit sur la cause animale, l’écologie et la vulnérabilité humaine, résume la bonne attitude à avoir – à l’égard des animaux, de la terre, des humains – par ce mot de « considération ».

Avoir de la considération pour un animal par exemple, signifie qu’on le regarde avec attention, et d’une manière respectueuse de son être, prenant en compte son altérité (le fait qu’il soit autre que moi), sans chercher à le ramener à soi, mais en respectant sa liberté souveraine. Cela vaut évidemment pour nos relations avec les humains qui sont « autres » et « eux » ! Mais cela vaut pour les animaux aussi

Corine Pelluchon montre que cette attitude somme toute délicate, suppose une bonne relation à soi. Elle suppose qu’on se connaissance bien (y compris avec ses limites, dont celle de l’instinct de domination).

« La considération désigne ce regard paisible sur le monde qui suppose la connaissance de soi et peut ainsi s’étendre au-delà de soi, jusqu’au ciel étoilé, sans projeter sur les autres ses attentes et ses angoisses, ni se dissoudre dans l’adoration d’une totalité imaginaire » (Éléments pour une éthique de la vulnérabilité, p. 302-303).

La considération « est requise pour se sentir concerné par ce qui arrive aux autres hommes, aux autres espèces, à la culture… » (p. 306).

Voilà bien une attitude fondamentale, digne d’un homme, qui a acquis une « conscience élargie » de ce qui l’entoure (qu’ils soient humains, animaux, ou terre), et qui fait partie de son propre être en quelque sorte, qui le constitue comme être humain.

Encore une surprise ! Une divine surprise ! Il se trouve que Corine a emprunté cette notion à Saint Bernard de Clairvaux soi-même ! Ce qui nous fait descendre aux années 1090-1153 et à un homme éminemment religieux (abbé, saint…). Celui-ci a écrit un petit livre « De la considération », dans lequel il montre qu’elle est l’attitude « juste » à avoir envers le plus bas, le plus proche, le plus haut : « ce qui est au-dessous de toi, autour de toi et au-dessus de toi » (De la considération, p. 48). Appliquons : au-dessous de toi, la terre et les vers de terre ; autour de toi, les animaux et les humains et spécialement les plus fragiles ; au-dessus de toi, Dieu et les saints.

Une telle notion méritera bien quelques chroniques supplémentaires, « inspirantes » comme toujours !!! (« inspirantes », me partage ces jours-ci une nôtre lectrice – merci soit-elle. Pour l’ego du chroniqueur quelle manne !)

D’ici là, exercices, exercices qu’il disait : « considérer » comme il convient, notre conjoint, notre chien, notre jardin, la merveilleuse nature qui nous environne en ce printemps, notre voisin, notre meilleur ami et notre pire ennemi…Et en ce triste et douloureux temps de pandémie (100 000 morts), s’exercer à avoir une haute et délicate considération envers les malades du Covid, nos proches fragilisés, les soignants trop sollicités aux limites de leurs forces… et nous-mêmes.

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Dispute pascale érotique 17

« Il n’y a pas plus près que de toucher »

« Il n’y a pas plus près que de toucher » (Charles Péguy). Ça ne se dispute pas vraiment, car il y a accord unanime. Ce qui intrigue, c’est l’importance du toucher dans les récits de la mort et de la résurrection de Jésus : la résurrection que les chrétiens célèbrent en ce dimanche de Pâques.

Le toucher semble être permis à l’apôtre Thomas : « Avance ton doigt ici et regarde mes mains, avance ta main et enfonce-la dans mon côté… » (Jn 20, 19-29). Remarquer le terme « enfoncer » !

Le toucher est interdit à Marie-Madeleine : elle veut « prendre » le corps de Jésus qu’elle recherche dans le désarroi. Quand Jésus lui apparaît et se révèle à elle de façon manifeste et si personnelle, elle est probablement prête à le toucher. Mais le Seigneur ressuscité le lui refuse : « Ne me touche pas… » (Jn 20,11-18).

Il y a aussi l’épisode fameux de l’onction à Béthanie : une femme apportant des parfums, s’introduit dans un repas où Jésus a été invité, et voilà cette extraordinaire scène du toucher : « tout en pleurs aux pieds de Jésus, elle se mit à baigner ses pieds de larmes, elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et répandait sur eux du parfum » (Lc 7,36-50). Jésus accepta cela ! À en perdre sa religion !

Les mystiques chrétiens furent ravis d’une telle scène et ils ne craignirent pas d’en goûter sans modération la dimension érotique : quel prodigieux amour en effet, entre cet homme et cette femme, qui est signifié par l’audace de toucher d’un côté et l’acceptation de ce toucher d’autre part. Notre sérieux pape émérite Benoît XVI a montré qu’il était tout à fait correct et signifiant de parler de l’amour de Dieu – celui de Dieu pour nous, le nôtre pour lui - comme Eros. Cela vaudra bien un jour quelques chroniques admirables !

Dans la mystique la plus authentique, on n’a pas craint de considérer le Christ comme l’Epoux, avec, à son égard, un attachement d’amour bien sûr spirituel, mais aussi charnel, sensible, mettant en jeu tous les sens : le toucher ici. On a parlé à ce propos de « sens spirituels » : « spirituels » certes, mais aussi « sens » charnels.

Charles Péguy (1873-1914), immense philosophe, essayiste, écrivain, mort à la guerre, met en valeur comme personne, le toucher chrétien. Il y a toucher parce qu’il y a eu incarnation : « le Verbe s’est fait chair »… et alors on peut toucher. Entendons-nous, il y a un toucher tout spirituel du précieux corps de Jésus, mais n’empêche qu’il s’agit d’un sens, le sens du toucher. Ce qui fait dire à Péguy qu’ « il n’y a pas plus près que de toucher » (Charles Péguy, Charité de Jeanne d’Arc, p. 389). Par son incarnation joyeuse et son affreuse mort, et aussi par son corps glorieux de ressuscité, « Jésus-Christ est devenu notre frère charnel... » (Porche de la deuxième vertu, Pléiade, p. 589). Péguy parle de son « encharnement » !

Le toucher est incroyablement mis en honneur lors de la création de l’homme, selon un des tout premiers théologiens chrétiens Tertullien (2e-3e siècle). La beauté de ce texte est à couper le souffle. Votre chroniqueur a de la peine à s’en remettre, soutenez-le, lectrice, lecteur.

« Puissé-je honorer la chair autant que lui conféra d’honneur Celui qui la fit... Une grande chose était en cause, qui de ce peu de chose s’édifierait : en effet, la chair est autant de fois pénétrée d’honneurs qu’elle pâtit sous la main de Dieu, touchée, pétrie, caressée, ciselée. Considère Dieu tout occupé et dévoué à ce limon, mains, esprit, action, conseil, sagesse, providence. Et d’abord l’affection qui elle-même décidait de ce tracé. En effet, toute pression sur ce limon était une pensée sur le Christ, le Christ, homme à venir, c’est-à-dire limon, le Christ, Verbe fait chair, c’est-à-dire terre... Et Dieu fit l’homme… et il le fit à l’image de Dieu, à savoir du Christ (De res., VI).

On peut élargir en disant que le sens du toucher – très mis en honneur par Aristote - est essentiel à notre faculté de connaître : pour connaître profondément (une personne, une œuvre, un paysage…) il faut « être touché ». « Ne mérite d’être connu que ce qui nous regarde de si près que cela nous touche » (Greisch, Qui sommes-nous, p. 123). Le peuple chrétien, en ces jours, a le privilège d’être touché par la pâque ! Votre chroniqueur distrait a failli écrire : « touché par la grâce ».

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Ça se dispute 16

Se peut-il que l’homme soit à ce point violent ?

Nous entrons dans la Semaine Sainte, une semaine d’une extrême violence, que les récits évangéliques n’atténuent pas, bien au contraire. Les trahisons, les reniements, les abandons, les coups qui font souffrir et le supplice de la croix qui fait mourir. Sans oublier la violence de la souffrance du héros de ces récits : Jésus crie ! En croix, par deux fois (Mt Mt 27,46.50). Ceux qui ont entendu un malade crier de douleur savent un peu ce que peut être le cri d’un homme. Le cri est proprement in-humain. Même si évidemment il y a les cris de joie…

Lorsqu’on réfléchit à la vie, la nôtre en premier, celle du monde, il y a de quoi être épouvanté par la violence. Une philosophe comme Hannah Arendt qui a connu les malheurs du peuple juif lors de la Shoah et qui a réfléchi sur le totalitarisme et le caractère particulier de sa violence, n’en revient pas : comment Dieu est-ce possible. Elle oppose le bien et le bonheur inouïs qu’on reçoit du monde, et le malheur abyssal de la violence :

« D’une part l’étonnement admiratif devant le spectacle qui entoure l’homme et que son corps et son esprit le mettent à même d’apprécier ; d’autre part, la cruelle extrémité qui consiste à être jeté dans un monde dont l’hostilité écrasante, dominée par la peur et que l’homme s’efforce à tout prix de fuir » (Hannah Arendt, La vie de l’esprit, p. 213).

Le thème de la violence s’impose donc à la réflexion du philosophe. On pourrait dire que la violence est l’incarnation du mal, son résumé. Quand on veut parler du mal, c’est l’image de la violence qui se présente spontanément.

Une violence qui dépasse et déborde nos meilleurs sentiments et nos meilleures actions. Est-ce au point qu’elle serait inévitable, comme un destin, qu’elle serait dans la nature d’un homme, dans la nature de l’histoire humaine ?

Commence alors une réflexion qui est longue, inépuisable, jamais close parce que jamais satisfaisante, sur la relation de l’homme à la violence et sur la tendance quasi irrésistible au mal. Comme si c’était dans la nature de l’homme d’être méchant. Le philosophe Hobbes était catégorique : « L’homme est un loup pour l’homme  » (Léviathan)

La doctrine du péché originel pousse en ce sens, sans y succomber ! Mais enfin, la réalité du mal est bien soulignée, dès les origines de l’humanité, puisqu’on parle d’un «  péché originel » qui marque de sa funeste influence l’ensemble de l’histoire humaine.

On découvre ainsi que le péché n’est pas que personnel, mais qu’il y a comme le dit la doctrine sociale de l’Église, des « structures de péché », « des structures injustes dont personne n’est nominalement responsable… Les personnes, riches ou pauvres, se trouvent prises, malgré elles ou à leur insu, dans un tourbillon qui dépasse chacun de nous et nous emporte tous dans le mal – ce que la foi chrétienne énonce en termes de « péché originel « de ce poids qui pèse sur chacun de nous, habituellement en dépit de nous-mêmes mais parfois aussi avec notre concours  » (Paul Gilbert, Violence et compassion, p 9).

Ce péché originel se manifeste au monde dans une flambée de violences. Il est au cœur de tout homme, tapi !

Cette réflexion longue, lente, sur la violence supposera évidemment de nombreuses chroniques, car il faut que la pensée mûrisse avec notre expérience du monde, nos propres expériences de la vie. Et il ne faut pas « lâcher le morceau » par paresse. Il y a un « devoir de la pensée » quand la violence détruit.

Bonne Semaine Sainte : il y a un salut !

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Ça se dispute 15

La vie est complexe : est-ce un mal ? Ça se dispute !

Le monde, le nôtre aujourd’hui, c’est bien cela : une cohabitation compliquée entre les bons et les méchants, entre la part de méchanceté chez les bons, et la part de bonté chez les méchants. Sans que celui-ci soit mauvais, il y a du mal dans le monde. C’est l’expérience, souvent épouvantable, de chacun de nous. Nous en souffrons, certains en meurent. Il y a du bon et du mauvais dans le monde et dans ce microcosme qu’est notre propre cœur.

Il faut réfléchir :

- La tradition chrétienne – et pas uniquement elle -, rejette tout « dualisme » (des hommes sont tout mauvais, d’autres sont tout bon). C’est pourtant ainsi que nous classons les autres : les bons et les méchants. La vie politique ressemble de plus en plus à la dichotomie « amis – ennemis » : celui qui ne pense pas comme moi est un ennemi qu’il faut vaincre. Les amis parlent aux amis, à l’exclusion des ennemis, sans discussion, sans respect de ce qu’il peut y avoir de bon dans la position d’autrui. Or, c’est plus compliqué que cela, la politique, et mieux !

- Elle nous demande de rejeter le « fatalisme » : il n’y a pas de fatalité du mal, même si les apparences pourraient nous le faire croire. De même, il n’y a pas d’évidence que le monde soit beau et que nous-mêmes ignorions le mal : c’est plus compliqué ! Le bien et le mal se combattent, mais sans que ni l’un ni l’autre ne remportent la partie de façon définitive. Le combat est constant. L’ivraie et le bon grain !

- Elle nous demande de vivre au sein de cette « complexité » de vie et de mort. Cela peut s’appeler, une vision « tragique » de l’existence. C’est vrai que la souffrance des innocents est une tragédie (Camus, La Peste) et que l’homme, s’il a du courage, doit se révolter contre ce monde (Camus, L’homme révolté). Nous aimons les tragédies du théâtre ou du cinéma : elles sont le miroir de ce que nous sommes : des hommes aux grands espoirs et aux lâchetés dégradantes. L’apôtre Paul a fait l’aveu public du tragique de son existence, il n’en a pas eu honte. Il dit : « Vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas je le fais…Malheureux homme que je suis... (Rm 7, 18…25).

Devrons-nous dire que nos tragédies ont quelque chose de grand, de beau, comme les magnifiques tragédies du théâtre grec, qui mettent si bien en évidence le destin des hommes ? Et que les vies sans tragique sont plates, ternes, mineures, parfois minables ?

Une nôtre lectrice – merci soit-elle -, m’a fait l’éloge du « complexe », le distinguant du « compliqué ». On dit facilement « tout est compliqué » (surtout en ce temps de crise, voir dispute n°8). Mieux vaudrait dire « Tout est complexe ».

La complexité reconnaît les multiples éléments qu’il faut tenir ensemble. Un exemple qui ne manque pas d’intriguer votre chroniqueur qui se sent bien incapable d’organiser un bouquet : la composition florale que du premier regard on trouve belle, émouvante. Cette beauté lui vient de sa « composition » justement, mariant tels types de fleurs, les disposant avec art et savoir faire). Mais elle ne semble pas « compliquée » puisque tout de suite elle séduit, et qu’elle ne nous paraît pas étrange, qu’elle a une cohérence interne. Votre chroniqueur n’en revient pas de découvrir que ce qui est compliqué à faire pour lui, est en fait une complexité harmonieuse : tout le contraire du compliqué.

À retenir, lectrices, lecteurs, en matière de relations sociales, de jugements politiques, de relations au sein de nos communautés chrétiennes. Aïe ! Il y a les chrétiens qui pensent comme nous et que l’on fréquente, et les autres qu’on ne cherche pas à rencontrer. Et si la complexité de notre paroisse était une bonne chose ?

Voilà que votre chroniqueur se met à donner des leçons moralisatrices ! Il est donc temps d’arrêter. Un jour une petite chronique sur la « pensée unique » ou la « pensée binaire » qui, toutes deux, n’ont rien de glorieux, pourra être utile.

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Ça se dispute 14

Faut-il cultiver son jardin ?

La réponse est évidente, surtout à la saison où nous sommes, tandis qu’on s’excite dans les jardins. D’autant que le philosophe bien connu, Voltaire soi-même ( !) a dit qu’il fallait « cultiver son jardin », à la fin de son livre Candide.

Un nôtre lecteur – merci soit-il – m’a provoqué – amicalement –, me mettant au défi de faire une chronique philosophique sur un tel sujet. Eh bien oui, il y a une grande affinité entre le jardinage et la philosophie. Faut-il aller jusqu’à dire que pour devenir philosophe il faut manier la pelle, le cordeau, le binonchon (très beau nom, le « binochon » ! ) Parlons donc du jardinier philosophe.

Faut-il rappeler qu’un des très grands philosophes de l’Antiquité, Epicure, réunissait ses disciples dans un jardin : Le « Jardin d’Epicure » ! C’est dans un jardin qu’on causait philosophie : que rêver d’autres lieux ? Cet environnement bien particulier inspira au maître sa doctrine de l’ « épicurisme », mot passé dans le langage commun, synonyme de goût pour les plaisirs de la vie. Il vaudra le coup de chroniquer sur cette doctrine très sérieuse, très exigeante, en fait : qu’est-ce qui rend la vie agréable, qu’est-ce qui la gâche ? Un chrétien peut-il être « épicurien » ? Mais bien sûr que oui ! Il faudra quand même s’expliquer !

Mais retour au jardin ! Il y a comme un mystère du jardin : pourquoi est-il aussi attractif et désirable ? Il y a aujourd’hui, une nouvelle porte d’entrée dans cette réalité merveilleuse du jardin, c’est la porte de l’écologie. Ne serait-il pas en miniature, ce que devrait être le vaste monde : un monde protégé, préservé, bien respecté, bien habité ? Et le soin qu’on accorde à son jardin ne pourrait-il pas éduquer l’homme au souci du monde global ? Le jardin a l’ambition, en effet, d’être une image du monde.

Le jardin offre une prise de possession de son environnement par l’être humain. Il y respecte le jaillissement de la vie, en forme de végétaux, d’arbres et de fleurs. S’il domestique cette nature par son travail, le bon jardinier la respecte en cette profusion de vie qu’il ne maîtrise pas. Il y a un miracle de la vie dans les jardins ! Jésus lui-même a été découvert vivant par Marie-Madeleine, dans un jardin, et Adam et Eve se sont « connus » dans le premier jardin du monde !

Pour ces raisons et dix mille autres, le jardin – qui est un petit enclos cultivé et choyé -, peut être une bonne porte pour respecter le grand enclos de la terre. Sachant que ce « grand enclos » qui nous offre son hospitalité, est mis à mal par les humains. Cela aussi nous vaudra bien une nouvelle chronique ! Le débordement de sujets comme d’habitude ! Que faire ?

Une bonne citation d’Epicure pour terminer, justement sur la nature que l’homme doit « suivre », sans s’y opposer – thème très épicurien : sequere naturam -. Cette nature qui nous attend dans les jardins :

« Il ne faut pas faire violence à la nature, mais la persuader ; et nous la persuaderons en satisfaisant les désirs nécessaires, ainsi que les désirs naturels, s’ils ne nous nuisent pas, en rejetant en revanche durement les désirs nuisibles » (sentence 21).

« Il ne faut pas faire le philosophe, mais philosopher réellement ; car nous n’avons pas besoin d’une apparence de santé, mais de la santé véritable » (sentence 54).
A bon entendeur salut !

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Ça se dispute 13

 

Est-on ridicule et ringard à parler encore de « destin »

 

La chronique précédente sur l’ordre du monde a pu faire jaser, c’est pourquoi il faut continuer de disputer – charitablement évidemment. En effet, si l’on suit l’ordre du monde et si on lui obéit, qu’en est-il de la liberté ? Notre temps, votre propre esprit, lectrice, lecteur, sont épris de liberté : une liberté comprise comme auto-affirmation de soi. Notre culture contemporaine, c’est la liberté. Malheur à qui touche à la liberté aujourd’hui ! Elle devient une quasi pensée unique.

Et pourtant rien ne dit que la liberté qui effectivement est autonomie et auto-expression de soi, doive être vécue sans liens, et même sans des liens de dépendance. En ce cas, on fait le choix de dépendre, et la liberté est sauve, enrichie par ses relations aux autres, au monde, à la terre, aux animaux, aux dieux. Une liberté de relations, autrement plus complète qu’une liberté de conquête.

Cette dépendance peut s’appeler « destin » ! Il faut s’expliquer bien sûr. En tout cas des gens comme les stoïciens antiques, comme Nietzsche, comme Simone Weil, en ont brillamment parlé de cette façon. Cette dernière assimile le destin à la Providence de Dieu elle-même. On le voit, il n’y a pas à avoir peur de cette notion.

Ceci dit, le destin n’est pas uniquement agréable, loin s’en faut ! Il concerne le plus souvent des vies enfermées dans leurs malheurs et incapables d’en sortir. Mais cela n’existe-t-il pas aussi ? Pourquoi le gommer ? On ne peut pas faire comme si le malheur n’existait pas, et alors, c’est vrai le destin est une grande douleur. Ce destin pourra alors être vécu comme une aliénation de la liberté, comme une liberté en souffrance, une liberté nocturne.

Simone Weil, cette immense philosophe contemporaine, pétrie de pensée grecque (philosophie, théâtre), a fait sienne cette doctrine du destin, dans la mouvance des stoïciens, mais aussi et peut-être d’abord à la suite de la tradition chrétienne de la Providence divine. Elle dit :

Je n’ai jamais dérangé, je ne dérangerai jamais l’ordre du monde. Dès lors, qu’importe mon destin ? (O VI**, Cahier IV p. 129).

L’amor fati (amour du destin) n’est pas à opposer à la liberté. Il en est même la condition, car il établit l’homme dans une liberté d’indifférence chère aux stoïciens antiques.

« L’ordre du monde doit être aimé parce qu’il est pure obéissance à Dieu. Quoi que cet univers nous accorde ou nous inflige, il le fait exclusivement par obéissance. …De même tout ce qui nous arrive au cours de notre vie, étant amené par l’obéissance totale de cet univers à Dieu, nous met au contact du bien absolu que constitue le vouloir divin ; à ce titre, tout sans exception, joies et douleurs indistinctement, doit être accueilli dans la même attitude intérieure d’amour et de gratitude » (Enracinement, Gallimard, Quarto, p. 1210).

Cette loi de nécessité est en fait bénéfique pour les hommes, dans la mesure où ce sont les dieux qui la prennent en charge. Cela donne une doctrine de la Providence fort intéressante : les dieux sont favorables et ne veulent pas le malheur des humains. Une grande doctrine de la Providence, c’est-à-dire de la présence des dieux à l’histoire se dégage :

« Elle aime, la Terre ! Elle aime, la pluie ! Et lui aussi, il aime, le vénérable Ether ! Et le monde aussi aime à produire ce qui doit advenir. Je dis au Monde : J’aime, moi aussi, avec toi. Ne dit-on pas : cela aime à arriver ? (Marc Aurèle, X, 21). Voilà bien toute la doctrine du destin, enclose dans cette expression commune.

Le grand philosophe allemand, F Nietzsche a repris cette doctrine, à sa manière – bien peu chrétienne ! Mais enfin il lui prête une haute considération.

« Ma formule pour ce qu’il y a de grand dans l’homme est amor fati : ne rien vouloir d’autre que ce qui est, ni devant soi ni derrière soi, ni dans les siècles des siècles. Ne pas se contenter de supporter l’inéluctable encore moins se le dissimuler… mais l’aimer » (Ecce Homo, Pourquoi je suis si avisé, 10).

« Je veux apprendre toujours plus à voir dans la nécessité des choses le beau : je serai ainsi l’un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : Je veux en toutes circonstances, n’être plus qu’un homme qui dit oui » (Le Gai Savoir, § 276).

On le voit, n’y a-t-il pas quelque chose de beau et même de sublime dans cette notion ? Aussi beau et sublime que les tragédies d’Eschyle, toutes en discussion infinie avec le Destin. Belle notion en vérité… pas forcément facile à vivre quand même !

Pour le confort et la survie du chroniqueur qui sera assailli par vos questions sur la liberté humaine, il faut préciser que cette notion de destin n’empêche absolument pas qu’il faille se soucier du monde qui ne va pas bien, le rendre meilleur qu’il n’est, et engager – surtout dans ses malheurs -, notre liberté avec courage.

Après une chronique aussi harassante, nous aurons besoin d’une p’tite pause grâce à un sujet qui vous étonnera : un sujet commandé par l’actualité la plus prosaïque, mais vraiment géniale. Evidemment vous voudriez savoir lequel !

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Ça se dispute 12

Y a-t-il un ordre du monde ?

Avec une expression comme celle là – ordre du monde – on serait vite taxé de fasciste : pitié pour votre chroniqueur.

Et pourtant, on voit l’utilité de respecter l’ordre du monde en matière d’écologie par exemple. Cette notion ne nous est donc pas si étrangère que cela, y compris dans notre modernité. Il y a un ordre, une disposition du monde, des choses de ce monde, des vivants dans ce monde (humains, animaux), des hommes et des dieux, faisant que les événements arrivent comme il faut, quand il faut, à qui sait respecter l’ordre du monde. Même s’il y a le dés-ordre dans le monde, les drames, et même l’hypothèse, carrément d’une destruction du monde par les humains, et donc la fin de ce monde.

Pourtant la « croyance » en un ordre du monde était presque universelle chez les Grecs anciens. Elle était une attitude naturelle, précieuse pour vivre une vie bonne. Les philosophes stoïciens furent les champions de cette doctrine et ils proposaient des exercices pour éduquer au respect de l’ordre du monde.

« Le sage stoïcien est le dépositaire de l’ordre du monde ; il sait comment tout « marche », en tous les domaines… L’éthique stoïcienne découle nécessairement de cet optimisme fondamental (1) »l Cette attitude intérieure d’abandon à ce monde qui n’est pas un chaos menaçant, mais une réalité ordonnée, bien arrangée, rejoint les vers du poète :

« Voir le monde dans un grain de sable
Le ciel dans une fleur des champs,
L’infinité dans le creux de la main
Et l’éternité dans une heure » (W. Blake, cité p. 162).

« Toutes choses
Proches ou lointaines
D’une marnière cachée
Sont liées les unes aux autres
Par une puissance immortelle
En sorte que vous ne pouvez pas cueillir une fleur
Sans déranger une étoile »
(Francis Thompson, cité p. 158).

L’indifférence positive dont la chronique 8 a parlé et qui a fait réagir – Tant mieux ! C’est le but des chroniques « poil à gratter » – se vit sur ce fond d’amour de l’ordre du monde et de sa soumission à lui, pleine de piété religieuse. Il est demandé de ne pas vouloir « davantage la santé que la maladie, la richesse que la pauvreté, l’honneur que le mépris, une longue vie qu’une vie courte et ainsi de suite pour tout le reste… », selon saint Ignace lui-même.

Pourquoi ? Eh bien évidemment parce qu’il y a un ordre à tout cela, une Providence qui se charge de cet ordre, ordre qui ne relève pas de nous ni de nos désirs pharaoniques, de nos prétentions de conquête du monde…, mais qui relève de l’ordre du monde et même d’une Providence des dieux.

Cela signifie que le cours de notre vie est ajusté au cours de la vie du monde, qu’ils ne font qu’un, et que la sagesse consiste à ne pas vivre sa vie à contre-courant de celle du monde, de celle du tout (exemple à nouveau, une sagesse de pensée englobant tous les êtres vivants, humains, animaux ; générations présentes et générations futures ; hommes et femmes dans la différence sexuée ; toutes les races ; tous les êtres les plus fragiles (enfants, vieillards) ; toutes les conditions d’existence, les riches, les pauvres, les malades et les humains en bonne santé ; et encore les handicapés, tous les humains autochtones et migrants, toutes les majorités et minorités, etc. Il y a un « ordre » à tout cela : ça ne se dispute pas !

Par contre ce qui se dispute à l’infini et âprement – pas de violence ni d’emportement dans la conversation : attention lectrice, lecteur : soyons de temps en temps fidèles à nos principes – tourne autour de trois questions :

quelle part de liberté peut-elle être vécue dans un tel ordre déjà-là, qui s’offre à notre obéissance ?
L’autre question : n’y a-t-il pas à transformer ce monde devenu un monde de désordre et de mort ? L’action humaine ne peut pas être évacuée sous prétexte d’ordre du monde.

La troisième : quelle relation entre ce monde ordonné et les dieux ?
Déjà trois questions sujettes à chroniques ; C’est le débordement ! C’est le délire ! Le chroniqueur est au bord de l’implosion, demandez de ses nouvelles !

Pour l’heure, la prochaine chronique pourrait porter sur le destin.

En effet l’ordre du monde peut amener à une vie humaine soumise à un destin dont elle ne pourrait s’arracher. En même temps, n’y a-t-il pas quelque chose de beau et même de sublime dans cette notion ? Belle question que celle du destin, vous allez voir, et qui nous fera rencontrer Simone Weil, chère à votre chroniqueur qui de temps en temps aime à se faire plaisir, certain qu’il fera plaisir à d’autres ! (Ah, que c’est beau, craquant !)

(1) Lucien Jerphagnon, Les Dieux et les mots, Tallandier, 2004, p. 215.

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Ça se dispute 11

Une conversation peut-elle être sérieuse ?

Il vaut la peine d’amener à la dispute, le sujet de la conversation (déjà abordé à la chronique 10), conversation si essentielle, si civilisationnelle, si expressive des libertés qui s’échangent tout en échangeant des paroles. Pauvre vie quand on n’a plus à qui parler !

Après l’avoir considérée sous son aspect de figure libre, sans apprêts, sans cadre précis et choisi, mais plutôt la conversation comme elle vient, au gré des rencontres, il faut parler d’une autre forme de la conversation : celle où nous discutons selon des règles que nous nous imposons, sans toutefois, que le caractère plaisant, libre, délié, soit abandonné. Conversation sur toutes les réalités de la vie, sur les sciences et les techniques qui bougent tout le temps, sur la politique – là, sujet délicat ! -, sur la religion – délicat aussi ! -, sur l’amour, les films, les émissions de télé enrichissantes, les livres, si nous aimons lire, un beau tableau, une bonne action, une vie vraie, la nature, le temps, le « moi », et t jusqu’aux « questions-limites » : Dieu, l’âme, l’être, dans la mesure où nous trouvons qu’elles sont « étonnantes » et intéressantes à connaître… Mais cela, en respectant des règles.

Parmi ces règles, être logique dans ses réflexions, aller jusqu’aux causes des choses, s’interroger sur leur pourquoi, leur mystère, leur valeur, leur actualité, porter un regard critique y compris sur nos propres opinions, en les risquant dans l’échange.

Alors évidemment, la conversation philosophique s’invite au festin. Votre chroniqueur préféré a la chance d’avoir animé pendant des années à Poitiers et à Niort des conversations à caractère philosophique. Eh oui, ça peut exister !

Nous réunissant pour échanger sur des sujets qui en valent la peine, en nous aidant de grands penseurs, que cherchons-nous ? L’utilité ? – mais qui croit que la philosophie soit utile ? Briller, - mais on s’aperçoit vite de ses limites, ou les autres vous les rappellent parfois charitablement ! - . Devenir intelligent ? De toute façon tout le monde croit l’être ! L’amitié de la conversation, c’est elle le but ! Magnifique gratuité !

La philosophie se donne les moyens de la conversation. Pas une conversation de salons, ni un colloque de savants, mais ce qu’on a joie à partager avec d’autres ayant les mêmes centres d’intérêts que nous. On s’aperçoit alors que la conversation aide incroyablement à la compréhension, et surtout au bonheur de penser !

Pour être encore plus précis, la conversation philosophique fait le choix de fréquenter les grands auteurs, qui continuent encore à marquer notre histoire, en raison de leur grandeur (pensons à Platon, Aristote, Pascal, Descartes… tous illustres, tous indémodables !)

Ces penseurs, parfois et souvent, nous dépassent ! Mais nous pensons qu’il est profitable de jeter ensemble dans une conversation, les choses savantes, et nos propres choses. Ce dialogue du « savant » d’un côté (tel philosophe prestigieux) et du « curieux » d’antre part (spécialiste de rien, mais ouvert comme un humaniste, c’est-à-dire nous), c’est le fin du fin de la conversation !

Un philosophe écossais fameux a fait l’éloge de ce type de conversation entre le savant et l’homme ordinaire. Cela évite que les savants jargonnent entre eux, sans contact avec les personnes, et que les gens ordinaire restent toujours « ordinaires. Ce type de conversation était celui des salons aux XVII et XVIIIe siècles souvent animées par les femmes, et Hume en parle d’une belle façon.

« J’observe avec le plus grand plaisir que les hommes de Lettres de notre temps ont beaucoup perdu de cette timidité et de ce tempérament réservé qui les tenaient éloignés du reste des hommes ; et aussi que les hommes du Monde s’honorent de tirer des livres les sujets les plus agréables de la conversation. Il est à souhaiter que cette entente entre les deux mondes, du savoir et de la conversation…, aille s’améliorant pour leur bénéfice mutuel.

Ne nous moquons pas trop vite des « conversations de salon » des temps anciens : on y disait certainement du mal de son prochain, mais on échangeait sur la politique, la religion, l’évolution du monde, la condition des femmes…, et on contribuait grandement à l’avenir de la société.

La philosophe contemporaine Hannah Arendt, quant à elle, fait l’éloge de la conversation :

« Bien que nous ne puissions pas définir la bonté ou la beauté, la justice ou la piété, et que nous ayons du mal à persuader les hommes sur ces questions, nous devenons plus justes et plus pieux en y réfléchissant et en en discutant » (Hannah Arendt, Penser librement, Payot)

Moralité, une conversation peut donc être sérieuse, tout en gardant sa fraîcheur de conversation !

N.B. Faut-il ajouter que la conversation autour du repas – si importante, bien plus que les mets fumants – peut relever de ces deux formes que nous venons de signaler : les amis qui se retrouvent et qui mangent avec appétit ne pensent pas à structurer leurs propos : ils devisent librement, drôlement et enchantent la compagnie. Mais le repas peut être l’objet d’une conversation sérieuse, enrichissante, éclairante sur les choses de la vie, sans qu’elle se prenne au sérieux toutefois – nous sommes en train de manger et de boire, ne l’oublions pas !- Le fin du fin de cette conversation de table est lorsque les générations discutent d’un même sujet, en particulier celle des jeunes. Quand des jeunes se mêlent à la discussion commune facilitée par le repas, c’est la grâce – rare, mais enfin ça peut arriver !

Ceci vaudrait bien une chronique spéciale, mais d’autres disputes nous attendent, nous pressent, nous oppressent ! Pauvre liberté du chroniqueur.

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Ça se dispute 10

La conversation est-elle en danger ? Ça se dispute !

* Nous sommes immergés dans l’ère numérique : cette immersion appelle réflexion. Les produits médiatiques ne peuvent donner que ce qu’ils sont, à savoir des médiations artificielles. Or la conversation, c’est le direct !

En effet la conversation, c’est une affaire de « chair » : elle met en branle l’esprit, évidemment, mais non sans la vue, non sans l’écoute, non sans l’ensemble des sens. La vue et la parole sont bien des médiations, mais naturelles. Bien plus, interviennent les sensations diffuses émanant des corps, lorsqu’ils se rencontrent sans médiations aucunes. C’est ce qui fait évidemment le charme d’une conversation réussie.

Se passer des médiations artificielles, ne va pas sans crainte. Le direct a ses risques : Serai-je bon ? Oserai-je dire ceci ? Supporterai-je qu’on me dise cela ? Si en plus des rapports d’autorité s’en mêlent, ou des conversations avec de grandes et belles personnalités, les risques d’une parole qui ne serait pas à la hauteur, augmentent et la crainte de devoir converser.

* Or la conversation est en danger. Qu’est devenue la conversation avec son médecin (téléconsultation), avec les commerçants (drive, achats internet), avec son libraire (amazon ! Le péché de votre chroniqueur), dans son entreprise avec les collègues de travail (télétravail, vidéo-conférences). Ces médias aux noms étranges, sortis d’un nouvel univers : WhatsApp ; Skype, Zoom, Streaming, Ebooks… ! Aïe !

Heureusement, reste, immuable, la conversation chez son coiffeur ! Espérons qu’elle ne sera, celle-là, remplacée par rien. Jusqu’à ce jour, on ne coiffe qu’en direct !

Qui préserve la conversation, au milieu de ce laminoir de la culture médiatique bavarde, en hors-sol, comme les poulets de nos élevages industriels. Or la conversation c’est du « vivre-ensemble », et pas seulement un échange d’idées, ou de sentiments d’ailleurs : la vie sentimentale a besoin de la médiation de la parole, elle est objet d’une conversation sans fin, tout autant que la vie culturelle.

Le direct « charnel », fait partie de la texture de notre vie sociale. Cela se vérifie peut-être davantage dans la vie rurale où nous sommes davantage séparés les uns des autres et où le besoin de converser est plus vif. Deux paysans qui se rencontrent au coin d’un champ en descendant de leurs énormes machines, ou bien sur le marché aux bestiaux (là aussi, on est dans l’autrefois, hélas)… ne peuvent pas ne pas engager la conversation ! Quelquefois on n’a pas toujours grand-chose à dire, mais on dit ! Dans la sagesse populaire si intelligente et si philosophe, on dit qu’on « cause pour rien dire » (patois : causa por rin dire !). C’est là la plus belle définition de la conversation ! Et la plus philosophique !

Cette conversation heureuse, « quand est-elle née et quand les hommes ont-ils été assez humains pour se réunir et se parler les uns les autres, sans fiel, sans aigreur, et qui plus est, sans avoir rien à dire (1) » ?

« La conversation ce n’est pas toute parole qui sort de la bouche de l’homme… c’est le superflu de la parole humaine, c’est toute parole qui n’est pas proférée par la colère, par l’ambition, par la vanité, par les passions mauvaises ; ce n’est pas un cri, ce n’est pas une menace, ce n’est pas une plainte, ce n’est pas une demande, ce n’est pas une prière ; la conversation est une espèce de murmure capricieux, savant, aimable, caressant, moqueur, poétique, toujours flatteur même dans son sarcasme ; c’est une politesse réciproque que se font les hommes les uns les autres » (idem p. 244).

* Mais voilà t’y pas que nous parlons de conversation dans cette chronique, tandis que nous sommes astreints au masque ! Quel paradoxe ! Voilà bien une chose embêtante pour converser ! Mais, même là, il est possible de tirer du port des masques, quelque bénéfice pour la conversation. Le philosophe « français » par excellence, notre voisin, René Descartes, avait cette devise : « je m’avance masqué » ! On n’a jamais trop su ce qu’il entendait exactement par là : voulait-il se protéger ? Probablement : protéger sa pensée de toute profanation, de toute condamnation. Il s’agissait pour lui de se faire respecter. La conversation a besoin de protection et de respect.

Avançons tous masqués, et vous verrez, la conversation n’en sera que plus belle ! Oui, que la conversation reparte, la charnelle, l’amicale ! Vive le masque ! Le chroniqueur devient hystérique, il est temps d’arrêter.

Non sans révéler qu’il est un autre type de conversation, pas forcément meilleur, pas forcément plus noble -, c’est l’échange sérieux – et détendu, forcément -, sur les réalités de la vie, sur les sciences et les techniques, sur la politique, sur la religion, sur l’amour, sur le cinéma, la musique, les livres… Alors évidemment, la conversation philosophique s’invite au festin. Cela vaudra bien une nouvelle et passionnante chronique !

(1)-Emmanuel Godo, Histoire de la conversation, PUF, 2003.

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Ça se dispute 9

Pause !

Oui, pourquoi pas une petite pause, après cette série de chroniques normalement faciles ! C’est l’actualité la plus actuelle qui nous incite à le faire.

Imaginez, lectrice, lecteur, quel fut l’étonnement de votre chroniqueur, son ravissement, sa fierté… quand il ouvrit le dernier numéro de la prestigieuse revue des Etudes (février 2020) tenue par les Jésuites comme il se doit, et quand il découvrit le titre de l’éditorial de Mme Nathalie Sarthou-Lajus – merci à elle – qui est « Vertus de la dispute ». Mais enfin, c’est ce que nous faisons : le titre de nos modestes chroniques n’est-il pas : « ça se dispute. » ! Incroyable non ?

Voici ce qu’elle écrit et que nous reproduisons avec délectation :

 « Dans une société où les revendications identitaires se multiplient, la notion même de débat semble disparaître. Chacun exprime ses convictions, ses souffrances, au détriment d’un vrai débat où on échangerait idées et arguments. Une violence sociale diffuse exerce sa pression sur les esprits : en renforçant la guerre des identités : les femmes contre les hommes, les jeunes contre les vieux, les noirs contre les blancs, les homosexuels contre les hétérosexuels, les partisans de la laïcité contre les religieux, les catholiques contre les musulmans, etc. »

Et voilà que notre auteure parle de la fameuse disputatio médiévale ! Lisez :

« Refuser les compromissions et défendre ses convictions sont des revendications tout à fait légitimes. Mais ne pas pouvoir faire ce travail d’imagination qui consiste à se mettre à la place d’un autre qui ne partage pas son expérience et ses idées, est très problématique, car cela fait partie de l’effort même de penser. Nous manquons de lieux de médiation où il est possible d’organiser publiquement des disputes, dans l’esprit de la disputatio médiévale qui faisait partie de la formation des étudiants….La disputatio oblige à faire l’apprentissage de la conversation avec celui qui ne pense pas comme nous… » Il s’agit d’ « une construction coopérative de la vérité ».

Donc voilà donc que l’auteure de la prestigieuse revue jésuite des Etudes[1] est sur la même longueur d’onde que nous, quand elle fait référence à la disputatio. Ceci dit, la revue jésuitesque n’a pas repris notre titre barbare : « Ça se dispute » !

Elle poursuit avec une petite note critique que le chroniqueur n’oserait reprendre à son compte, quoiqu’il en ait grand envie.

 « En milieu chrétien, ces vertus de la dispute sont parfois difficiles à admettre à cause d’une représentation irénique du dialogue et d’une peur des divisions où on laisserait libre cours aux mauvaises passions ».

Continuons notre chemin de réflexion puisque c’est le bon (celui des Jésuites !). La prochaine chronique marquera la fin de la récréation. Le sujet pourrait bien être « la conversation » puisque, elle aussi, se fait rare, alors qu’elle donne à nos vies beaucoup de qualité, de classe et bien sûr de bonheur.

 
[1] Très bonne revue mensuelle, proposant une réflexion très fiable sur l’actualité du monde, sur les livres, les films, les expositions.. Abonnez-vous !

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Ça se dispute 8

Oh là, « tout est compliqué ! » Ça se dispute !

On va disant, particulièrement en cette période de pandémie, que « tout est compliqué ». Et c’est vrai : on le voit en économie, dans la scolarité, dans le culte, la vie sociale, la culture… ! Que de soucis et de complications pour notre vie.

On pourrait se laisser gagner par une pathologie de l’action : subir le poids des choses, perdre par là nos capacités de liberté, de joie, de générosité, parce que « c’est compliqué », et que « ça nous dépasse. »

On se précipite de plus en plus sur les livres faciles et sur les réseaux, pour recouvrer l’enthousiasme, la joie, le bonheur clé en mains – comme autant de sucres d’orge. Pourquoi ne pas interroger plutôt les maîtres anciens qui se posaient les mêmes questions ? C’est plus sérieux ! (Sans mésestimer les sucres d’orge).

Les philosophes stoïciens de la Grèce antique apprenaient à leurs disciples à ne pas subir. Ne pas subir… quoiqu’il arrive évidemment : dans l’adversité, les malheurs, les empêchements de toute sorte…- aujourd’hui l’effroyable pandémie.

Ils enseignaient la doctrine de l’indifférence que nous devons avoir envers les choses qui ne relèvent pas de nous, pour justement, ne pas avoir à les subir – source des malheurs de l’action.

Pour le philosophe Stobée, par exemple, il y a des biens indifférents, Parmi les biens, « Indifférents sont ceux du genre : vie-mort, gloire-obscurité, peine-plaisir, richesse-pauvreté, maladie-santé, et tout ce qui leur ressemble. » (Stobée, Ve siècle. avt JC).

C’était bien sûr une façon de ne pas subir, ni la mort, ni l’humiliation, ni la pauvreté, ni la maladie, puisque le philosophe stoïcien considère ces réalités comme indifférentes.

Celui qui croit que « tout est compliqué » a dans la tête que les choses devraient être autrement qu’elles ne sont, et donc il subit le présent douloureux. Le maître Epictète demande à son disciple :

« Ne cherche pas à ce que ce qui arrive, arrive comme tu veux,
mais veuille que ce qui arrive, arrive comme il arrive,
et le cours de ta vie sera heureux « (Manuel d’Epictète, 8)

Cette doctrine de l’indifférence positive a été reprise par les maîtres spirituels chrétiens, dont st Ignace de Loyola. Il demande à son « exercitant » (celui qui fait les fameux exercices de st-Ignace) de ne pas vouloir « davantage la santé que la maladie, la richesse que la pauvreté, l’honneur que le mépris, une longue vie qu’une vie courte et ainsi de suite pour tout le reste… » (Exercices, 23).

Une grande figure contemporaine de la philosophie et de la mystique, comme Simone Weil (1909-1943) a repris cette doctrine de l’indifférence positive de manière magistrale ! Elle écrit :

« Or, ce qui n’est pas en notre pouvoir est indifférent »

« L’éducation philosophique consiste à apprendre à vouloir chaque chose comme elle arrive ». (E., II, 14,7).

Ne pas subir, être libre y compris dans l’adversité, dans l’adversité d’une pandémie par exemple.

On peut penser que cette philosophie demande beaucoup… beaucoup trop, au point d’en devenir orgueilleuse, inhumaine, ou carrément impraticable, et les personnes qui la pratiquent, présomptueuses. Et pourtant ! Quelle classe ! On est loin des sucres d’orge ! (bien agréables néanmoins).

Un point d’attention essentiel, pour éviter que le chroniqueur ne se fasse écharper : Il ne s’agit pas de penser : « Qu’importe une pandémie ou pas de pandémie », ce qui anéantirait nos capacités d’action et notre devoir de lutte pour le bien des hommes. Cela est l’indifférence négative, pernicieuse et extrêmement répandue. Mais quand la pandémie est là, qu’est-ce que je fais ? Je subis ou je me comporte en homme libre ? Voilà la vraie question.

Il y a en arrière fond de cette doctrine de l’indifférence chez les stoïciens et Simone Weil, une conception du monde et de son ordre : « l’ordre du monde », auquel – Aïe ! – il faut obéir… et même aimer : amor fati (amour du destin). – Aïe encore plus ! Que de chroniques nouvelles en vue, lectrice, lecteur, vous n’en avez pas fini.

PS. Ce sujet « C’est compliqué » m’a été soufflé par une mienne lectrice de cette chronique – merci à elle ! – qui s’est donnée comme règle de langage, de ne plus employer cette expression « C’est compliqué », même si évidemment pour elle comme pour nous, est compliqué ce que nous vivons en ce moment !

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Ça se dispute 7

Pourquoi nous aimons philosopher ? Çà se dispute beaucoup

Nous pourrions ne pas en faire effectivement, mais quelle désolation : Les philosophes se sont interrogés sur ce « départ » de la philosophie (comme on parle d’un « départ de feu », soudain et difficile à éteindre, tellement il est fort).

Ce qui fait « démarrer » la philosophie, ce sont nos grands « affects » (plus que sentiments, on peut parler de passions positives). Il y en a plusieurs mais le plus important est l’émerveillement.

Nous devons à Platon cette doctrine qui veut que la philosophie débute par l’émerveillement.

« Cette attitude, qui consiste à s’émerveiller, est typique du philosophe. La philosophie en effet ne commence pas autrement » (Théetète 155d).

Il ajoute aussitôt, se servant d’un mythe, comme il a coutume de le faire, que l’émerveillement (thaumazein en grec) -, engendre un savoir digne des dieux. Il y a selon lui quelque chose de divin dans l’émerveillement.

Le grand philosophe Aristote a traité aussi de ce sujet du commencement de la philosophie : pour lui, c’est l’étonnement.

« Les hommes ont commencé à philosopher, maintenant comme à l’origine, mus par l’étonnement. » Tel fut le cas des tout premiers philosophes dit Aristote : « Au début, leur étonnement porta sur les difficultés qui se présentaient les premières à l’esprit. Puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils étendirent leur exploration à des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du soleil des étoiles et la genèse de l’univers. Or apercevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaître son ignorance » (Méta A 982b).

On peut distinguer l’étonnement d’Aristote et l’émerveillement de Platon. Celui-là est plus ample, plus complet. L’étonnement est plus restreint, il se situe au niveau du problème à résoudre ponctuellement, l’émerveillement au niveau du mystère à recevoir et faire fructifier à l’infini.

L’étonnement s’arrête quand la solution de ce qui était un problème est trouvée ; l’émerveillement se poursuit et se renouvelle sans cesse, car le mystère qu’il rencontre s’approfondit, se creuse à mesure qu’il se découvre.

Cette différence entre problème et mystère a été bien étudiée par le philosophe Gabriel Marcel. : Un mystère c’est un problème qui empiète sur ses propres données, qui les envahit et se dépasse par là même comme problème » (Etre et avoir, Aubier, p. 250).

De nombreux auteurs parlent de l’émerveillement, de la gratitude, de l’admiration :

« Il existe une sorte de gratitude fondamentale pour tout ce qui est comme il est (Hannah Arendt, cité par Elisabeth de Fontenoy, Actes de naissance, Seuil, p. 186)

« Que soit béni d’exister ce qui existe » (Auden, cité par Hannah Arendt, La vie de l’esprit, PUF, p. 505).

« Cet étonnement qui vient en réponse (en réponse à ce qui se donne) n’est pas chose que l’homme puisse provoquer de lui-même ; l’étonnement est pathos, on le subit, on n’en prend pas l’initiative ; chez Homère, c’est le dieu qui agit, c’est lui dont l’homme doit supporter l’apparition, qu’il ne peut pas fuir. En d’autres termes, ce qui déclenche l’étonnement des hommes est une chose familière et pourtant normalement invisible, une chose qu’ils sont forcés d’admirer. L’étonnement, point de départ de la pensée, n’est pas le fait d’être intrigué, surpris ou perplexe ; il comporte de l’admiration… Le discours (philosophique) prend alors forme de louange, glorification non pas d’un phénomène particulièrement saisissant, ou de la totalité des choses de l’univers… » (Hannah Arendt, La vie de l’esprit, p. 169).

L’émerveillement, l’étonnement, l’admiration devant le mystère (qui peut être très douloureux) voilà bien l’objet super-essentiel de la philosophie et qui la déclenche.

Mais l’émerveillement n’est pas le seul point de départ de la philosophie. Auxquels pensez-vous, lectrice, lecteur ? Envoyez vos réponses ! Autant dire que nous aurons besoin d’une nouvelle chronique, et probablement de beaucoup d’autres !

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Ça se dispute 6

Il n’est pas possible qu’on se « dispute »
à l’occasion de nos vœux de nouvel an !

Non en effet ! Nous surfons sur la certitude que tout sera bien, et nous formons des vœux pleins de certitude, en faisant mine d’y croire ! Bonne santé ! Elle le sera ! etc. Nous parions sur le temps, naïvement, et nous l’espérons favorable. Et c’est très bien parfois d’être de gros naïfs.

Mais qu’est-ce qu’un temps favorable ? Les philosophes et notre religion chrétienne ont développé de magnifiques réflexions sur ce sujet. En effet, il y a temps et temps… sans parler des contretemps !

Il y a d’abord le Kronos des Grecs : c’est le temps chronologique, celui qui segmente en parties égales le déroulement du temps. Dans le Kronos, il n’y a pas de temps supérieur à un autre. C’est le temps de nos horloges : tic tac, tic tac. « Rien de nouveau sous le soleil », disait l’Écclésiaste de notre Bible (à lire ! Passionnant !) On pourrait penser qu’on « tourne en rond » : c’est le temps cyclique qui revient toujours le même au long des siècles. Selon le Kronos, l’année nouvelle sera aussi monotone que l’année précédente : elle ne va faire que passer et nous passerons avec elle. Éventuellement, « nous y passerons » ! (réflexion bête !).

L‘espérance – celle des vœux de nouvel an, par exemple -, ne nous fait pas sortir par miracle de cette expérience monotone du temps, et ceux qui vivent d’espérance regardent aussi leur montre quand le « temps dure ». Mais elle nous permet de le vivre autrement. C’est le temps du Kairos, tel que les Grecs à nouveau, le désignaient.

Le Kairos est un temps favorable. Il donne de la qualité au temps, et là, il y a du dissemblable, du nouveau possible, du mieux, un temps n’égale pas un autre, une année est toujours dissemblable. Ce temps favorable, cette sorte d’ « état de grâce » où on excelle avec aisance, est un temps de qualité : cela peut survenir lors d’une belle rencontre, d’une conversation particulièrement réussie, de la lecture d’un grand livre, de la découverte d’un paysage sublime, d’un match de foot parfait. Le Kairos, c’est le temps favorable, celui que nous envions et que nous souhaitons aux autres à l’année nouvelle.

Dans ce Kairos païen, il y a aussi une part d’astuce : soyons malins et forçons les événements, pour qu’ils nous deviennent favorables. Jésus a même fait l’éloge – choquant pour les belles âmes – de ceux qui se débrouillaient pour que ça aille bien (Lc 16,8)

Ce temps qualifié du Kairos va être créateur d’histoire, puisqu’il va se passer quelque chose. il y aura des événements heureux (une naissance, des amours…), des événements douloureux (pandémie omniprésente en ce moment). Et alors le temps devient intéressant car il y a de l’histoire dedans, ça vit, on ne s’ennuie pas. Et à partir de là, on peut se raconter des histoires, à perte de vue. Quel bonheur !

Ce temps du Kairos est très prisé du Nouveau Testament : Dieu sait si le temps de la venue du Christ est magnifié, considéré comme favorable, à saisir dans la foi et l’empressement. Nos calendriers ont fait du Christ la charnière du temps, le divisant en un avant et un après. Tout est différent après, tout est possiblement nouveau. Ce temps favorable, c’est le temps du salut. Avec le Christ, « la fin des temps nous a rejoints » : c’est dire sa qualité.

La théologie chrétienne, pour ces raisons, demande qu’on soit attentif aux « signes des temps », qu’on soit apte à discerner ce qui est prometteur, par exemple dans les grandes actions des hommes. Ces signes ne sont pas d’emblée à chercher dans la seule vie de l’Église, mais d’abord dans la vie commune des hommes, la vie profane. Par exemple, l’intérêt pour l’écologie aujourd’hui, est immanquablement « un signe des temps ». La faveur de Dieu est là, qui se donne à travers ces belles actions humaines. C’est un Kairos.

Cela dit, pour repérer ces signes, il faut être attentif : on peut passer à côté, égarés que nous sommes au milieu d’autres centres d’intérêt. Jésus en a fait le reproche aux inintelligents : « Le temps où nous sommes, pourquoi ne savez-vous pas le juger ? » (Luc 12, 56).

Bonne année « kairotique » ! (bête à nouveau !) et à bientôt pour une nouvelle chronique – tiens : « chronique », « Kronique ! Kronos ! Pourvu qu’elle ne rate pas le Kairos de la vie chatoyante.

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Ça se dispute 5

« Un enfant nous est né » : ça se dispute, en philosophie ?

On peut être surpris de voir traité dans une rubrique philo, un sujet religieux ! L’annonce joyeuse d’Isaïe, 9,6, « Un enfant nous est né », reprise chaque année pour fêter la nativité du Seigneur, n’a-t-elle pas sa place ailleurs ? Dans la religion chrétienne par exemple.

Et pourtant, une philosophe authentique, qui, de plus, ne se réclame pas du christianisme, reprend ce message et en voit la portée unique, pour l’humanité entière. Hannah Arendt repère ce qui fait qu’au cœur des malheurs du monde, - par exemple, les épreuves épouvantables du siècle dernier (nazisme, stalinisme…), les hommes continuent de croire à la vie, de croire qu’on peut agir malgré tout, qu’on peut espérer pour l’avenir.

L’histoire repart de façon privilégiée, selon elle, par la naissance. La capacité de créer du nouveau n’est-elle pas, au plus haut point, attachée à la naissance d’un nouvel être ? Elle dit :

« Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, « naturelle », c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine […] la faculté d’agir. En d’autres termes : c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau l’action dont ils sont capables par droit de naissance. Seule l’expérience totale de cette capacité peut octroyer aux affaires humaines la foi et l’espérance.

Et ce qui est remarquable, pour établir cela, elle en appelle à une phrase de l’Évangile liée au mystère de Noël ! Elle continue en effet :

« C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Evangiles annonçant leur « bonne nouvelle » : « Un enfant nous est né » (Condition de l’homme moderne, Œuvres, Gallimard, p. 259).

À nouveau, dans un autre texte, elle revient sur ce message : « Un enfant nous est né ».

« Le Messie de Haendel. L’Alleluia doit être exclusivement compris à partir du texte : un enfant nous est né. La profonde vérité de cette partie de la légende du Christ : tout commencement est salut, c’est au commencement, au nom de ce salut que Dieu a créé les hommes dans le monde. Chaque nouvelle naissance est comme une garantie de salut dans le monde, comme une promesse de rédemption pour ceux qui ne sont plus un commencement » (Journal de pensée, Seuil 2005,I, p. 231).

Le mot de « miracle » est sollicité par elle, pour rendre compte de cette capacité de commencement. Le miracle est érigé au rang d‘une capacité humaine. L’homme est capable de commencer du nouveau : voilà le miracle !

« Nous trouvons dans ces parties du Nouveau Testament une interprétation extraordinaire de la liberté et particulièrement du pouvoir inhérent à la liberté humaine ; mais la capacité humaine qui correspond à ce pouvoir, qui, selon les mots de l’Évangile, est capable de mouvoir les montagnes, n’est pas la volonté, mais la foi. L’œuvre de la foi, proprement son produit, est ce que les Évangiles appelaient « miracle », un mot qui a de nombreux sens dans le Nouveau Testament et est difficile à comprendre » (La crise de la culture, p. 218, cité par Eslin, p. 218).

« Tout acte, dans la mesure où il interrompt l’automatisme de la chaîne des probabilités est un « miracle ». Et s’il est vrai que l’action et le commencement sont essentiellement la même chose, il faut en conclure qu’une capacité d’accomplir des miracles compte aussi au nombre des facultés humaines » (Crise de la culture, cité par Eslin, p. 72).

On peut penser comme une usurpation, l’emprunt des grandes catégories religieuses - comme sont la nativité, la foi, l’espérance, le miracle -, par une philosophe qui ne partage pas la foi chrétienne. On peut au contraire apprécier une largeur d’esprit et une noblesse de pensée, quand elle fait de la naissance de Jésus, un paradigme (modèle) de tout autre commencement. Pensée philosophique de grande classe !

Si ce que dit Hannah Arendt est vrai, nous voilà renvoyés vigoureusement à notre foi, puisque que selon elle, faire naître est un acte de foi. Notre Dieu a voulu faire naître du sein d’une femme, son propre Fils. Heureux croyants de Noël

Foi en l’avenir du monde, en la propre destinée de chacun.

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Ça se dispute 4

"De la justice ou de l’équité, quelle est la plus importante ?" : Ça se dispute !

La question est de savoir si on est juste en appliquant la justice. Quelle drôle de réflexion encore ! Majeure, pourtant, aux conséquences décisives pour la qualité de notre style de vie, - ce que nous recherchons à tout prix, n’est-ce pas ? Pour le dire autrement et de manière provocatrice : la justice peut-elle être injuste ? Réponse : Oui. Il lui faut un « plus » pour remplir sa fonction de justice.

Ce « plus » de la justice qui lui est essentiel si elle ne veut pas être violente, c’est l’équité. Cela mérite explication.

L’exigence de la justice est de procurer à chacun ce qui lui est dû, selon le principe de l’égalité que le droit établit entre les hommes. Elle doit en ce sens être neutre, voire abstraite, pour ne léser personne. L’idée de justice comporte l’exigence d’établir l’égalité entre les hommes. On dira que les droits de l’homme relèvent de la justice : les mêmes droits pour tous. Mais hélas, elle peut léser les personnes, en raison justement de son abstraction : le « tous », ce sont des « un tel » et « un tel », ce sont « toi », « moi », « lui », « nous ». L’égalité risque de laminer tout cela (même si elle est évidemment préalable).

L’équité va honorer justement ce souci du particulier, et là, dans les choses particulières, l’égalité ne règne pas. Il y a des différences entre les hommes, on peut s’en plaindre, mais c’est comme ça. Ceci dit, ne rejoint-on pas le charme de la vie des personnes qui ne peuvent être ramenées à un « humain » abstrait, général. Le particulier, c’est la vie, le chatoiement de la vie. ! C’est ainsi qu’ « un tel » aura besoin de « plus », ou d’ « autre chose » que telle autre personne. En fait nous sommes toujours dans le plus et le moins…

Pour dire cela nous avons nos « classiques » : retour et recours au vieil Aristote à qui nous devons une réflexion impressionnante sur ce sujet de l’équité. Il dit :

« Celui qui a tendance à choisir et à accomplir les actions équitables et ne s’en tient pas rigoureusement à ses droits […], mais qui a tendance à prendre moins que son dû, bien qu’il ait la loi de son côté, celui-là est un homme équitable, et cette disposition est l’équité » (V,14 (1137b 34-1138 a3).
« L’équitable, tout en étant juste, n’est pas le juste selon la loi, mais un correctif de la justice légale » (1137b 11-12).

Un bon philosophe contemporain, Paul Gilbert, commente : « L équité est la vertu du jugement qui applique une ou des lois générales à un cas particulier en écartant leur rigidité, et en les nuançant en fonction des circonstances » (Gilbert, Violence et compassion, p. 212). « Puisque les singularités humaines sont à chaque fois uniques et incomparables, l’idée d’équité devient fondamentale, essentielle même, pour que la justice, en devenant trop juste, ne se tourne en injustice » (p. 210). « Aujourd’hui on insiste beaucoup sur l’application circonstanciée des normes morales » (p. 195).

Il faut penser que l’équité relève de l’amitié sociale dont parle le pape François lui qui insiste tant sur le respect des particuliers, tout au long de son encyclique. N’est-ce pas considérer l’autre comme son ami, quand au-delà du dû de la justice, nous lui offrons le « plus » de l’équité : en effet, c’est là que nous le respectons le plus, dans ce qu’il est, lui, en particulier. Nous le respectons mieux que dans l’exercice abstrait de la justice (qui lui-même au demeurant est fondamental).

Cette notion de l’équité est tellement importante, qu’elle pourrait constituer le principal de la réflexion philosophique sur la réalité, car elle honore le particulier le concret, le vivant…Son affaire, c’est l’universel concret, bien plus intéressant que l’universel abstrait. Ce n’est pas « l’homme » qui a mal, mais c’est Pierre ! Et il pourra falloir faire « plus » pour Pierre que le simple dû.

Paul Gilbert affirme avec autorité : « Nous devons dire que la structure de l’équité exprime par excellence l’essence de la métaphysique ». L’essence de la philosophie, c’est l’équité. La philosophie contemporaine dit des choses très intéressantes sur ce fameux « plus », le donné, le gracieux, le don.
Voilà encore du pain sur la planche, lectrice, lecteur ! La « dispute » ça n’a pas de fin, on s’en doutait.

Cela vaudra donc quelques petites chroniques ! Nous aurons à mettre au clair les « ingrédients » de l’équité. Il faudra parler du don, du pardon, de la compassion, de la sympathie, et de la fraternité si chère à notre pape. Les « ingrédients » de l’équité commandent la qualité de notre amitié sociale et politique.

Mais comme l’ennui est né de l’uniformité, une série de chroniques prochaines sur un tout autre sujet sera la bienvenue ! Ouf, on respire. Quel sujet ? Attendez lectrice, lecteur, oh la la !

N.B. Une nouvelle dispute m’a été proposée cette semaine, née de la conversation : « Peut-on encore parler de guerre juste ? » Je la note et j’en attends de nouvelles, innombrables, infinies, de votre part.

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Ça se dispute 3

« On ne fait pas de politique avec de l’amitié » : Ça se dispute !

Ça se dispute, car les uns disent que si on est vraiment amis, tout est déjà justice entre nous : inutile d’élaborer des lois, de réfléchir aux équivalences de la justice : la justice est naturelle aux amis.

Mais les autres considèrent que ce qui peut à la rigueur valoir pour les relations privées de l’amitié, n’est pas tenable pour les relations publiques à caractère politique. Nous l’avons dit : ce serait indécent de témoigner notre amitié à des personnes envers lesquelles nous serions injustes (la figure du paternalisme est un exemple type).

La justice devient obligatoire pour préserver l’amitié sociale ou politique. Qui dit justice, dit lois, droits, institutions de jugement (tribunaux), institutions d’application des lois et des droits (Etat), avec même des institutions de coercition (prison…). La justice est essentielle aux relations politiques.

Le philosophe contemporain Paul Ricoeur a mené une belle réflexion sur les relations longues, qu’il distingue des relations courtes ! Les relations courtes, ce sont les joies des amis qui se retrouvent… Effectivement les institutions paraissent moins s’imposer dans ce cas de figure. On pense spontanément : que viendraient-elles faire là-dedans ? Ce qui est en partie faux : il peut y avoir des abus dans ce type de relations courtes. On en sait quelque chose en ce temps où sont jugés de nombreux abus sexuels ou abus de pouvoir. Merci les institutions de justice !

Quant aux relations longues, Paul Ricoeur met dans cette catégorie les liens avec autrui, mais médiatisés par des lois, des protocoles… Ces relations ne sont pas directement interpersonnelles, mais ce sont des relations souvent inconscientes héritées de l’histoire commune (une histoire, une langue, une jurisprudence accumulée, un type de droit…), ces relations qui nous constituent sans que souvent même nous ne nous en rendions compte.

Même si on peut se plaindre de ces relations longues, de la lourdeur des médiations institutionnelles – elles existent -, même si elles semblent éloigner les personnes les unes des autres, elles évitent l’aplatissement des relations immédiates sur elles mêmes, faute du recul des médiations. Paul Ricoeur, encore, l’affirme : « Le rapport à l’autre, fût-ce dans la conversation la plus intime, existe grâce à un fond d’institution » qui garantit la paix des amis, et qui surtout inscrit nos actions les plus personnelles au sein d’une tradition d’actions portée par un ensemble de personnes. Elles assurent aussi l’évaluation et la régulation de nos actions. La relation à l’autre ne peut pas être confinée dans la relation je-tu – sauf peut-être pour les amoureux !

Il est bon que les relations les plus intimes soient elles-mêmes mises en crise par le devoir de justice. Vive l’autocritique !

Paul Ricoeur met en synthèse ces trois domaines dans notre action sociale : Il s’agit selon lui de « 1) Viser à la « vie bonne »… 2) avec et pour l’autre… 3) dans des institutions justes ». Les institutions de justice sont bien là au rendez-vous de la vie sociale et politique.

Il va de soi que l’amitié politique ne peut exister sans le rapport aux institutions qui sont les garantes de la justice et qui veillent à ce qu’autrui soit respecté dans son être et dans ses droits (selon le principe de l’égalité et de l’équité). Les institutions veillent à la qualité de l’amitié sociale et politique.

Et donc, « on ne fait pas de politique avec de l’amitié » comme le disent les « réalistes » qui ont raison : on ne peut en faire qu’avec de la justice (et de l’équité).

Cela dit, peut-on néanmoins en faire sans ? Ça se dispute effectivement. La justice – et surtout l’équité – n’appelle-t-elle pas l’amitié ? Dans son encyclique sur la fraternité, notre pape François le pense.

Tiens : un nouveau mot apparaît : l’équité. C’est quoi ce truc là ? En quoi, elle, plus même que la justice fait-elle appel aux valeurs d’amitié ? Cela vaudra bien une petite chronique !

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Ça se dispute 2

L’amitié a-t-elle droit de cité en politique ? Ça se dispute !

A première vue, il semble que non, celle-ci étant de l’ordre du public, celle-là de l’ordre du privé et de l’intime. Et pourtant, ça se dispute ! Le pape François en fait le titre de son encyclique Tous frères : « Sur la fraternité et l’amitié sociale. » Donc ce n’est pas seulement un enseignement sur la fraternité, comme on a tendance à le dire, mais aussi sur l’amitié, - chose disions-nous, assez nouvelle dans la doctrine sociale de l’Eglise.

Sur ce sujet de l’amitié politique, une voix étonnante est à entendre – les grandes voix sont toujours précieuses à entendre, car elles sont toujours étonnantes, sinon ce ne sont pas de grandes voix, et alors on perd son temps et mieux vaut faire du vélo - : cette voix est celle d’Aristote. Il écrit sur l’amitié ceci :

« Nous pensons que l’amitié est le plus grand des biens pour les cités car elle évite au maximum la discorde, et Socrate loue avant tout l’unité de la cité dont il semble bien, à l’en croire, qu’elle est l’œuvre de l’amitié… » (Aristote, Politiques II 5 1262 b).

« D’autre part, selon toute apparence, même les Cités doivent leur cohésion à l’amitié et les législateurs s’en préoccupent, semble-t-il, plus sérieusement que de la justice. La concorde est en effet quelque chose qui ressemble à l’amitié, selon toute apparence ; or c’est à elle qu’ils visent par-dessus tout et l’insurrection, qui est son ennemie, est ce qu’ils cherchent le plus à bannir (Ethique à Nicomaque, à partir de 1155 a 20).

« De plus, entre amis, pas besoin de justice ; mais des gens justes éprouvent encore un besoin d’amitié et la justice à son plus haut degré de perfection passe pour être inspirée par l’amitié (Ethique à Nicomaque, à partir de 1155 a 20).

On le voit, il y a des liens profonds entre l’amitié et la justice et on ne peut pas envisager une société viable, basée sur la seule amitié ! On n’imagine pas un candidat affichant : Mon programme c’est l’amitié ! Très drôle cet homme ! Il faut que la justice soit honorée avec toutes les institutions la garantissant.

Ce que je retiens tout de même, c’est qu’Aristote met l’amitié au-dessus de la justice, et il la souhaite à l’œuvre dans l’exercice même de la justice.

Cela veut dire que la politique qui est l‘exercice de la parole et de l’action au service de tous – et donc quelque chose de très sérieux, de très courageux et de très rationnel -, est aussi une question d’ « affect ». Un affect originaire, positif et universel, qui « fait partir » la vie commune (comme on parle d’un départ de feu) : l’affect de l’amitié.

Les « affects » sont toujours au départ des actions les plus nobles, (et hélas les plus sordides !). Ils sont au départ de l’art, au départ de la vie morale, de l’amour, cela va de soi ! Mais ce qui va moins de soi, c’est qu’un affect comme l’amitié, soit au départ de la vie politique et la fasse « partir » pour son opération propre.

Ce rappel aristotélicien devrait nous permettre une autocritique de nos comportements politiques et sociaux : si à notre militance, s’ajoutait un peu d’amitié, un peu d’humilité - l’humilité de l’amitié -, cela nous guérirait de beaucoup de nos auto-proclamations, autosuffisances, intolérances, dans nos engagements les meilleurs. L’amitié humaniserait notre engagement. En ce temps de dureté des rapports sociaux, cette leçon ne vaut-elle pas toujours ? Merci grand Aristote ! Continuez de nous étonner !

D’autres penseurs méritent notre intérêt sur ce sujet de l’amitié politique : ils ont l’avantage d’être nos contemporains –, malgré tout le respect pour vous, cher Aristote (4ème siècle avant JC) - Et si donc on faisait une petite chronique sur un philosophe comme Paul Ricoeur (1913-2005) qui fait droit à des exigences sociales nouvelles, en matière de justice par exemple, sans laquelle l’amitié serait indécente.

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Ça se dispute 1

Pourquoi « ça se dispute » ?

Si on connaît les disputes dans les ménages ou sous les préaux, on ne sait peut-être pas que la « dispute » (disputatio) était, dans les universités médiévales un acte philosophique et théologique important. Disputer d’une chose signifie la questionner, avec véhémence s’il le faut, voir les arguments de ceux qui sont contre, puis ceux qui sont pour, et risquer sa propre réponse. On arrive ainsi à faire advenir la vérité, qui d’emblée n’est pas évidente. Evidence ou pas, il faut faire la vérité : c’est une exigence qui qualifie l’humanité de l’homme. Ce devoir de vérité ne peut pas être accompli seul, sans l’« entre-tien » avec les autres. La disputatio était une recherche de la vérité à plusieurs, d’où son inestimable valeur.

Nos disputes pourraient tourner autour du thème de la violence. Celle-ci est omniprésente, elle s’affiche partout, mais elle est aussi tapie sournoisement à l’intérieur même de notre esprit, prête à bondir à l’extérieur. On se demande même si elle n’est pas dans notre nature d’homme.

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N.B. N’oubliez pas : Tout nouveau sujet de dispute sera le bienvenu. Envoyez-le nous ! Il sera l’objet d’une chronique.
A l’adresse : contact@eglise-niort.net



Contribution de Maurice, vendredi 4 décembre 2020

La violence n’est-elle pas la marque de notre faiblesse ?

« Celle-ci (la violence) est omniprésente, elle s’affiche partout, mais elle est aussi tapie sournoisement à l’intérieur même de notre esprit, prête à bondir à l’extérieur. On se demande même si elle n’est pas dans notre nature d’homme. »

De plus en plus on entend des slogans du genre : « Sans violence, pas d’avancée sociale » ou « pour être entendu, il faut casser »

Il y a certes ces violences que l’on ‟voit” : les ‟violences policières” ou celles des black blocs qui « s’affiche partout ». Mais n’y a-t-il pas aussi une autre forme de violence ‟invisible” : celle par exemple qu’ont pu subir toutes ces personnes âgées dans nos EHPAD en mourant seuls, loin de la présence, de la tendresse, de l’amour des leurs (qui est tout le contraire ou l’antidote de la violence), en raison de la violence des mesures administratives et/ou sanitaires

Et que dire des féminicides dont la violence ne peut être imaginée … ? Faudrait-il encore distinguer les violences physiques des violences mentales, spirituelles….
Ces situations ne traduisent-elles pas au fond une grande faiblesse ?

N’est-ce pas parce que des responsables (bien intentionnés certes et pour le bien de tous sûrement) se sentaient impuissants face à l’ampleur d’une telle pandémie qu’ils ont pris de telles décisions sur des données et des conseils de scientifiques (violence de la science ? On en reparlera) mais sans l’avis des patients, de leur famille, des soignants… (faiblesse du dialogue !)

N’est-ce pas parce qu’un homme n’a pu ou su parler (se servir de sa langue), communiquer (se servir de son cœur) avec sa compagne qu’il en est venu à se servir de ses mains… ??? N’y a-t-il pas derrière tout ça une volonté de toute puissance (négative !) ?

Mais d’où vient donc cette violence ? De « notre nature d’homme » suggère Jacques ? elle serait intrinsèque à notre nature humaine ? (et/ou à notre époque ?). La violence, témoin de notre volonté de toute puissance, serait inscrite dans le cœur de l’homme… ??? (cf la violence du transhumanisme par ex)

Oui n’est-elle pas aussi « tapie sournoisement à l’intérieur même de notre esprit, prête à bondir à l’extérieur » ? Lorsque je suis dans une situation qui me dépasse, ne suis-je pas tenté de recourir à la violence verbale sinon physique pour affirmer que j’existe…

La parole, la communication, le dialogue respectueux, qui sont les prémices et certainement indispensables au développement de l’amitié, sont nécessaires au débat politique et à notre vie en société pour ne pas sombrer dans la violence.

Maurice baron


N.B. N’oubliez pas : Tout nouveau sujet de dispute sera le bienvenu. Envoyez-le nous ! Il sera l’objet d’une chronique.
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7 Messages

  • Ça se dispute ! 23 novembre 2020 21:35, par FM

    Quelle initiative intéressante ! Et toujours avec le sourire ! Merci.

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  • Ça se dispute ! Découvrir l’actualité 13 janvier 11:50, par Mossion

    Je ne découvre qu’aujourd’hui cette chronique "Ça se dispute !"...
    J’apprécie beaucoup le contenu et le ton... Merci.
    B.M

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  • Ça se dispute ! Découvrir l’actualité 13 janvier 21:11, par P. Gaby

    Cette initiative, fratel Jacques, est merveilleuse ! Merci, un grand merci, de nous alimenter avec ta sagesse.
    Que Dieu te bénisse et, comme on dit dans le Poitou : "Bonne année, bonne santé, et le paradis à la fin de
    nos jours."

    p. gaby

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  • La philosophie sert peut-être à susciter non pas des questions mais des questionnements.
    Peut-être nous invite-t-elle à réfléchir sur le sens de notre existence, pour mieux apprivoiser cette vie, pour mieux l’habiter et mieux l’aimer ? au final, pour vivre heureux ....?

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  • Ça se dispute ! Découvrir l’actualité 4 mars 11:45, par Maurice Baron

    « Tout est compliqué »

    La lecture de la dispute n°8 du philosophe Bréchoire intitulée « Oh là, ‟Tout est compliqué” » invite à quelques réflexions mues non point par ‟l’émerveillement ″, mais plutôt par de ‟l’étonnement” et surtout une certaine forme de ‟révolte”.
    1) De l’étonnement d’abord : comment se fait-il qu’une pensée aussi ancienne que celle des stoïciens ait eu une telle postérité puisque même Saint Ignace de Loyola, Simone Weil… et bien d’autres, l’ont reprise à leur compte. Cela mérite certainement de s’y attarder. Effectivement, les événements qui ne dépendent pas de nous, mieux vaut les accepter tel qu’ils nous sont donnés pour rester libre malgré le poids des malheurs.
    ‟Tout est compliqué ”dites-vous oui… parce que ‟tout est lié”. La pandémie actuelle est une crise plus générale que sanitaire ; elle révèle une crise environnementale, politique, économique, industrielle, humaine…, une crise de nos relations… qui deviennent masquées ; c’est vrai ‟c’est compliqué”.
    La doctrine de l’indifférence enseignée par les Stoïciens conduirait à se dire « bah ! c’est ainsi, acceptons le monde tel qu’il est … et réjouissons-nous » : amor fati.
    Non, pas tout à fait parce qu’il s’agit d’une indifférence positive c-à-d que pour ne pas ‟subir” le poids des confinements itératifs et autres couvre-feux, pour vaincre l’angoisse du chômage, et jusqu’à la peur de la mort qui risqueraient de conduire au désespoir, il est nécessaire de s’entrainer et cela s’éduque. L’acceptation du monde tel qu’il est, demande de l’entrainement à l’école d’un maître (les médias n’y aident pas !) Quelle grandeur d’âme en effet ! Etonnant !
    2) Mais cette philosophie est-elle « applicable » c-à-d humaine ? Conduit-elle au bonheur ? Bien sûr qu’il est facile d’aimer le monde, ce qui est là, ce qui nous est envoyé par le destin quand le monde est bien gentil et sympathique avec nous (mais dans ce cas, est-il vraiment nécessaire d’avoir recours à la philosophie pour être ‟sauvé″ ?) Mais qu’en est-il quand les événements deviennent hostiles ? Allez dire à un malade atteint de la covid-19, proche de la mort : « ne vous en faites pas, que vous viviez ou que vous mouriez vous n’y pouvez rien, alors il vous suffit d’accepter votre sort ». Oui peut-être mais avant d’en arriver là, n’a-t-il pas besoin plutôt de compassion, d’écoute pour qu’il puisse exprimer toute sa détresse ou sa colère et de paroles d’espérance, et de projets, même à très court terme. Admettons encore que ‟l’acceptation” soit possible dans cette circonstance, avec de ‟l’entrainement″… puisque la mort est inéluctable pour chacun d’entre nous. Et c’est d’ailleurs ce que nous a enseigné l’accompagnement des patients en soins palliatifs : après une phase de déni survient des périodes de colère puis de marchandage parfois de dépression avant que le patient ne parvienne à une certaine sérénité à l’approche de la mort (étape d’acceptation ?). Mais quand il s’agit de situations d’injustice, de violence… Peut-on accepter de la même façon (avec la même ‟indifférence positive″), la guerre, Auschwitz, le terrorisme, la violence sous toutes ses formes ? On aimerait pouvoir dire à ce cher Stobée que sa doctrine a quelque chose de révoltant dans ces situations !

    3) Alors quelle attitude choisir face à cette complexité ?
    - Pour les plus pessimistes, aucun avenir n’est possible, il est désormais trop tard pour éviter à notre planète une catastrophe globale, sanitaire, environnementale, économique… Amor fati. Telle pourrait être l’attitude des collapsologues les plus radicaux. Sont-ils pour autant stoïciens ?
    - A l’inverse les optimistes diront : « ce n’est pas vrai, on nous raconte des histoires. De toute façon la technique (ou le Père Noël, ou Jésus-Christ ou … ?) trouvera la solution pour nous ‟sauver″ du désastre ». On retrouve des traces de ce déni de la réalité du drame annoncé dans certaines théories complotistes ou chez certains septiques de tout poil (climato- et autres).
    - N’y aurait-il pas une posture intermédiaire qui consisterait à accepter le monde tel qu’il est c-à-d affronter la réalité dans toute sa complexité, en cherchant à la cerner du mieux possible par une approche pluridisciplinaire et dans le même temps nourrir notre besoin de sens en proposant des raisons d’espérer et donc en ouvrant sur un avenir, le désespoir étant le sentiment le plus toxique qui soit et le plus démobilisateur ; la désespérance inhibe tout projet et toute action, alors peut-on vivre sans le moindre espoir ?
    Faut-il encore s’entendre sur les raisons d’espérer. A l’instar des stoïciens qui distinguaient une indifférence négative d’une indifférence positive, ne peut-on proposer une espérance active par opposition à une espérance passive telle que la concevait Marx lorsqu’il accusait la religion d’être l’opium du peuple. L’espérance active au contraire est celle qui est mobilisatrice, attitude plus proche de l’Espérance chrétienne… Et pour plagier Simone Weil, j’oserais affirmer :
    « Or, ce qui n’est pas en notre pouvoir est opportunité… pour se mobiliser collectivement »
    « L’éducation philosophique consiste à apprendre à vouloir espérer »
    Mais il s’agit là d’un tout autre sujet et d’une autre philosophie qui pourrait faire l’objet d’une prochaine dispute… l’espérance ne faisant manifestement pas partie de la pensée stoïcienne !

    Maurice Baron

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  • Toujours aussi fan de vos disputes, en attendant d’en converser de vive voix. Y aurait il qq chose à voir avec la conver-sion ? Cela se disputerait il ?

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  • Merci Jacques.
    - "A moins d’un miracle et que le nouvel homme naisse ! »
    - "Quel sublime absurde !"

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