3ème Conférence : Le discours d’Ouverture de Vatican II Du Pape Jean (...)

Troisième Conférence Le discours d’Ouverture de Vatican II Du Pape Jean XXIII

Introduction aux trois prochaines rencontres :

Au cours des deux dernières rencontres, nous nous sommes situés au plan historique essayant d’analyser les courants ecclésiaux qui ont préparé les esprits et les cœurs des futurs acteurs du Concile depuis le Pape jusqu’aux plus jeunes évêques de l’Assemblée. Nous avons aussi, en survolant, évoqué les grands événements qui ont marqué le monde depuis les deux grands conflits mondiaux jusqu’à l’année 1962 où s’est ouvert le Concile œcuménique Vatican II. Enfin nous avons vu la diversité des hommes appelés à siéger à ce Concile et l’ampleur du travail accompli. Nous avons découvert le parcours original d’Angelo Roncali, qui est élu Pape à l’âge de 77ans et qui trois mois plus tard annonce un Concile général, lui qu’on avait choisi pour être « un Pape de transition », après le long pontificat de Pie XII de 19 ans et 7 mois ! Nous avons découvert la dextérité inattendue de ce pape qui a soutenu le travail préparatoire et l’a conduit jusqu’au bout dans un temps record ! Nous avons enfin fait un bilan chiffré du Concile Vatican II.

Dans cette rencontre d’aujourd’hui, comme dans les deux prochaines, nous nous attarderons sur le discours inaugural au Concile que Jean XXIII prononce, totalement en latin, à l’issue de la messe d’ouverture du Concile, le 11 octobre 1962. Nous avons du mal d’apprécier le changement survenu depuis ce jour si proche, 50 ans ! En effet, la messe est certes « sous la présidence du Pape », mais ce n’est pas lui qui célèbre cette Eucharistie solennelle. Comme la plupart du temps, le Pape célébrait la messe matinalement, dans sa chapelle privée, avec pour seul assistant son secrétaire… la célébration publique de l’Eucharistie par le Pape était exceptionnelle et réservée à quelques solennités du calendrier liturgique. C’est donc le Doyen du sacré collège, le Cardinal Eugène Tisserant (1884-1972) un français né en Lorraine, à Nancy (54), qui célèbre la messe d’ouverture sur un autel mobile situé entre la confession de Saint-Pierre et le début de la nef. C’est dans cette longue nef que sont répartis, de part et d’autre, sur des tribunes les deux mille cinq cent quarante Pères conciliaires présents à cette ouverture solennelle ! Ils assistent à la messe comme de simples fidèles, ayant, eux aussi, célébré « leur messe » le matin avant de rejoindre la basilique Saint-Pierre. La concélébration fera partie des premiers travaux conciliaires lors de l’élaboration de Sacrosanctum Concilium, premier texte élaboré par les Pères Conciliaires. Rappelons-nous que le Pape n’ignore rien de son état de santé au moment où s’ouvre le Concile qu’il a convoqué et préparé. Ces paroles sonnent comme son testament spirituel et dessinent les grandes lignes de ce Concile inattendu.

Pour mieux comprendre plusieurs passages de ce discours, il convient de s’arrêter un instant, sur une réalité que je n’ai pas eu l’occasion de développer directement : les tendances dans cette assemblée. Il y a deux tendances significatives que l’on peut deviner à la relecture des événements historiques, civils et religieux.

C’est pour cette raison que j’ai éprouvé le besoin d’énumérer les événements du monde heureux et malheureux des deux guerres à l’ouverture du Concile. En 1962, on peut considérer le monde comme une « bouteille à moitié vide », le monde est horrible, les hommes ont les mains couvertes de sang, l’avenir est menaçant (menaces nucléaires, communisme en dynamique d’hégémonie), la modernité se tourne vers les idoles de l’argent, du sexe, et le l’oisiveté, de multiples déviances théologiques menacent l’Église… « Les belles années sont derrière nous ! » C’est la tendance conservatrice (voire intégriste), qui va se révéler très rapidement au Concile. Cette tendance a pour chef de file le Cardinal Alfredo Ottaviani (1890-1979) , Préfet du Saint-Office.

Alfredo Ottaviani est né dans le quartier populaire de Rome, le Trastevere, en1890. Ce fils de boulanger fait une carrière brillante au service de la Curie, où il entre en 1922, comme secrétaire particulier du pape Pie XI. Il devient secrétaire d’État en 1928. Juriste, il contribue à la rédaction des accords du Latran. (1929) qui stabilisent les relations entre la jeune République italienne et le Saint- Siège. Nommé en 1953, par Pie XII, à la tête de la Congrégation du Saint Office, qui deviendra ensuite la Congrégation pour la doctrine de la foi, il applique avec zèle, et sans beaucoup d’états d’âme, une politique au service de ce qu’il appelait la « rectitudo fidei », dans le maintien de laquelle il voit la condition de la survie du catholicisme.

Beaucoup de membres de la Curie (de l’époque) lui emboitent le pas, et quelques autres évêques qui se révéleront davantage après la clôture du Concile (comme Mgr Marcel Lefèbvre, ancien Archevêque de Dakar et Supérieur Général des Spiritains). Ce mouvement est numériquement minoritaire au Concile. Pourtant, ils ne s’avoueront jamais vaincus et continuent, avec des hommes qui sont nés, pour la plupart, après le Concile, à considérer Vatican II comme une erreur de l’Église, ce mouvement n’a d’autre espérance que de gommer ce « contre-événement ». Les mains tendues de Benoît XVI et de beaucoup d’autres avant lui, sont ressenties, par eux, comme une reconnaissance par la hiérarchie vaticane de ses erreurs. Tous les Conciles ont provoqué des Schismes !

Il y a ceux qui au cours du Concile vont se révéler majoritaires, que j’appellerais les « optimistes ». Ceux-ci en analysant leur époque et l’Église de ce temps, ne voient qu’une « bouteille à moitié pleine ». Ils ne retiennent que les signes d’espérance en germe pour le monde de demain. Jean XXIII, qui aurait autant de raison d’appartenir à l’une ou l’autre tendance, vu son histoire, se place résolument du côté des « optimistes », son discours révèle qu’il s’en fait le porte-parole inconditionnel, ce que nous allons le découvrir ensemble. Beaucoup de Pères emboiteront le pas à Jean XXIII convaincus, comme lui, que l’Église a un message fort à adresser au monde contemporain, que les valeurs authentiques et traditionnelles de l’Église sont une chance pour le monde du XXème siècle. Le dialogue Église–« monde contemporain » sera un des axes essentiel de ce Concile. Et quand Jean XXIII définit ce Concile comme un « Concile Pastoral » c’est pour traduire ce mouvement « ad extra » comme le Cardinal Suenens aimera à le définir lors de l’élaboration des textes conciliaires sur l’Église ! Le Concile Vatican II, comme tous les conciles, aura pourtant une réflexion dogmatique (il produira quatre constitutions sur des questions de théologie fondamentale : l’Église, les Sacrements, la Révélation, l’Église dans le monde de ce temps) Cependant, le message de Vatican II, même au niveau de ce qui est constitutif et identitaire, se traduira par cette volonté de dialogue.

C’est un message d’espérance et de confiance que l’Église veut adresser au « monde contemporain ». Événement inédit et original, les Pères conciliaires, le 8 décembre 1965, alors qu’ils sont sur le point de se quitter, répondront, à titre posthume, à cette intuition de Jean XXII en adressant au monde sept messages : aux gouvernants, aux hommes de la pensée et de la science, aux artistes, aux femmes, au travailleurs, aux pauvres, aux malades et à tous ceux qui souffrent, enfin aux jeunes !

Le 11 octobre 1962, Jean XXIII, dans son discours d’ouverture du Concile Vatican II, malgré le poids d’un langage stéréotypé (à cause du latin, et de la culture, fort classique, d’Angello Roncali) laisse passer un souffle d’espérance. Jean XXIII meurt neuf mois plus tard, pourtant la semence lèvera et « le mouvement qu’il a lancé qui l’arrêtera ? » Nous avons toujours à redécouvrir la fraîcheur toute divine (cf. Psaume 22) de cet événement. Nous avons encore beaucoup à apprendre de ce Concile qui, comme tous les Conciles, réclame du temps pour être pleinement reçu et appliqué.

L’ouverture solennelle du XXIe Concile Œcuménique

Discours de S. S. Jean XXIII à l’issue de la cérémonie du 11 octobre 1962

Un peu après midi, à l’issue de la grandiose cérémonie d’ouverture du Concile qui avait commencé à 8h30 et que des millions de personnes ont pu suivre intégralement par la télévision, le Saint-Père s’est adressé en ces termes aux deux mille cinq cent quarante Pères conciliaires qui étaient présents :

(Nota : Pour plus de commodité nous reproduirons le texte intégral du discours coupé en paragraphes par l’éditeur, et entre chaque paragraphe nous reproduirons les commentaires qui au cours des rencontres émaillent davantage le texte).

VÉNÉRABLES FRÈRES,

Notre sainte Mère l’Église est dans la joie. Par une faveur particulière de la divine Providence, le jour si attendu est arrivé où, sous la protection de la sainte Mère de Dieu dont nous fêtons aujourd’hui la Maternité, s’ouvre solennellement, auprès du tombeau de saint Pierre, le IIe Concile œcuménique du Vatican.

LES CONCILES ŒCUMÉNIQUES DANS L’EGLISE

Tous les Conciles qui se sont célébrés au cours des temps — aussi bien les vingt Conciles œcuméniques que les innombrables Conciles provinciaux et régionaux, importants eux aussi — attestent clairement la vitalité de l’Église catholique et sont comme des flambeaux jalonnant son histoire.
L’humble Successeur du Prince des apôtres qui vous parle, le dernier en date, a voulu en convoquant ces importantes assises donner une nouvelle affirmation du magistère ecclésiastique toujours vivant et qui continuera jusqu’à la fin des temps. Par le Concile, en tenant compte des erreurs, des besoins et des possibilités de notre époque, ce magistère sera présenté aujourd’hui d’une façon extraordinaire à tous les hommes qui vivent sur la terre.
En ouvrant ce Concile universel, il est bien naturel que le Vicaire du Christ qui vous parle jette un regard vers le passé et écoute les échos vivants et réconfortants qui en proviennent. Il aime évoquer le souvenir des Souverains Pontifes si méritants, des temps lointains et récents, qui ont transmis le témoignage de ces voix graves et vénérables que furent les Conciles d’Orient et d’Occident, du IVe siècle au Moyen Age et jusqu’à notre époque. Avec une constante ferveur, ils ont proclamé le triomphe de cette société à la fois divine et humaine qu’est l’Église du Christ, laquelle a reçu du divin Rédempteur son nom, son sens et le don de la grâce.

Si ce sont là des motifs de joie spirituelle, nous ne pouvons cependant pas oublier les souffrances et les épreuves de toutes sortes qui, pendant dix-neuf siècles ont obscurci cette histoire. La prophétie que fit autrefois à Marie le vieillard Siméon s’est réalisée et elle continue à se réaliser : « Vois ! Cet enfant doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la contradiction. » (Luc, 2, 34.) Et Jésus lui-même, lorsqu’il fut devenu adulte, annonça clairement par ces paroles mystérieuses qu’au cours des temps les hommes feraient preuve d’hostilité à son égard : « Qui vous écoute m’écoute. » (Ibid., 10, 16.) Et aussi : « Qui n’est pas avec moi est contre moi, et qui n’amasse pas avec moi dissipe. » (Ibid., 11, 23.)

Les graves problèmes posés au genre humain depuis près de vingt siècles restent les mêmes. Jésus-Christ reste en effet toujours au centre de l’histoire et de la vie : les hommes, ou bien sont avec lui et avec son Église, et alors ils jouissent de la lumière, de la bonté, de l’ordre et de la paix ; ou bien vivent sans lui, agissent contre lui ou demeurent délibérément hors de son Église, et alors ils connaissent la confusion, la dureté dans leurs rapports entre eux et le risque de guerres sanglantes.

Les Conciles œcuméniques, chaque fois qu’ils se réunissent, affirment solennellement cette union avec le Christ et son Église, ils font resplendir à tous les horizons la lumière de la vérité, ils orientent vers le bon chemin la vie des individus, des familles et des sociétés, ils suscitent et affermissent les énergies spirituelles et élèvent sans cesse les âmes vers les biens authentiques et éternels.
Nous avons devant les yeux les témoignages de ce magistère extraordinaire de l’Église que sont les Conciles œcuméniques lorsque nous regardons les différentes époques qui se sont succédé au cours des vingt siècles de l’histoire chrétienne. Leurs documents sont recueillis dans d’imposants et nombreux volumes et ils constituent un trésor sacré qui est gardé dans les archives de Rome et dans les bibliothèques les plus célèbres du monde entier.

Jean XXIII adresse son discours aux Pères présents devant lui. Rappelant la joie qui devrait habiter tous les cœurs devant un tel événement. Nous pourrions nous étonner de ce « ton confidentiel » lui qui adressera au mois d’avril suivant son encyclique « Pacem in Terris » : « à tous les hommes de bonne volonté »  ! Ce discours s’il s’adresse effectivement « aux Pères » c’est cependant pour les inviter à prendre résolument ce chemin vers l’humanité, il les invite en quelque sorte à se rallier à sa démarche missionnaire ! En bon historien, Jean XXIII intègre ce Concile dans la liste de tous ceux qui l’ont précédé qui sont comme des « flambeaux » qui ont entretenu « la vitalité » de l’Église. Cette démarche appartient au charisme pastoral et magistériel du Pasteur de l’Église et doit se poursuivre jusqu’à la fin des temps. C’est à proprement parler un chemin d’espérance et de vie ! Il ne veut oublier aucun des soucis et aucune des attentes du monde d’aujourd’hui. Le Concile doit, dans les textes qu’il produira, adresser son enseignement à « tous les hommes de la terre ». Ce n’est pas une Église qui réfléchit en elle-même et pour elle-même mais une Église qui avec le Christ, sa tête, a la responsabilité missionnaire de l’humanité tout entière ! Voilà où se situe l’audace du « Bon Pape Jean ». S’il jette un regard sur le passé c’est pour discerner la dynamique de vie qui n’a jamais cessé de préoccuper et les Conciles et les Pontifes romains qui l’ont précédé. Son regard se pose déjà sur tout ce que l’humanité a vécu positivement. Il assume avec lucidité le bilan de l’histoire récente et n’ignore nullement sa portée dramatique. Il invite à prendre conscience de la responsabilité de toute personne humaine dans ces actes de violence et les conflits qui ont obscurci la clarté que le Christ et l’Église ne cessent de répandre. L’homme de bien récolte le bien qu’il a semé, et l’homme mauvais ne peut que répandre davantage le mal qui conduit à ces guerres sanglantes qui viennent de marquer dramatiquement l’histoire récente ! En rappelant que tout Concile exerce le « magistère extraordinaire » (au même titre que le Pontife Romain !), il valide, en quelque sorte, la portée et la valeur des Actes conciliaires qui viendront enrichir les nombreux volumes déjà écrits par les Conciles antérieurs et qui envahissent déjà les rayons des bibliothèques du Vatican comme « du monde entier ». Il démontre par ces expressions sa volonté d’ouverture au monde qui fera l’originalité de cette assemblée dont les travaux débuteront quelques jours plus tard. Les Pères, à la suite de leur Pasteur suprême, devront avoir pour objectif, en « faisant resplendir, à tous les horizons, la lumière de la Vérité », d’adresser un message qui élève les âmes vers les biens spirituels.

ORIGINE ET MOBILE DU IIe CONCILE ŒCUMÉNIQUE DU VATICAN

Pour ce qui est de l’origine et des mobiles de ce grand événement, pour lequel il Nous a plu de vous convoquer ici, qu’il suffise de réaffirmer l’humble témoignage de Notre expérience personnelle : la première idée de ce Concile Nous est venue d’une façon tout à fait imprévue ; ensuite, Nous l’avons exprimée avec simplicité devant le Sacré-Collège des cardinaux réuni en la basilique de Saint-Paul hors les murs en cet heureux jour du 25 janvier 1959, fête de la conversion de saint Paul. Les âmes de ceux qui étaient présents furent aussitôt frappées comme par un éclair de lumière céleste, les yeux et les visages de tous reflétaient la douce émotion qu’ils ressentaient. Tout de suite, on se mit au travail avec ardeur dans le monde entier et tout le monde commença à attendre avec ferveur la célébration du Concile. Pendant trois années, on a travaillé à son active préparation, afin de connaître d’une façon plus ample et approfondie en quelle estime est tenue la foi en notre époque, de s’enquérir de la pratique religieuse et de la vitalité du monde chrétien, spécialement du monde catholique.

Ce temps de la préparation du Concile œcuménique Nous apparaît à juste titre comme un premier signe et un premier don de la grâce céleste.

Les lumières de ce Concile seront pour l’Église, Nous l’espérons, une source d’enrichissement spirituel. Après avoir puisé en lui de nouvelles énergies, elle regardera sans crainte vers l’avenir. En effet, lorsque auront été apportées les corrections qui s’imposent et grâce à l’instauration d’une sage coopération mutuelle, l’Église fera en sorte que les hommes, les familles, les nations tournent réellement leurs esprits vers les choses d’en-haut.

La célébration de ce Concile nous fait donc un devoir d’exprimer notre reconnaissance envers Celui de qui viennent tous les biens et de proclamer en un chant joyeux la gloire du Christ Notre-Seigneur, Roi glorieux et immortel des siècles et des nations.

Dans ce paragraphe, d’une façon presque enjouée, Jean XXIII rappelle l’histoire de cette convocation du Concile. Il présente cette annonce comme une intuition venue d’ailleurs, qui s’est imposée à lui (ce qu’il a déjà exprimé dans la Bulle de Convocation du Concile : « Humanae salutis » [25 décembre 1961]). Avec beaucoup de délicatesse ne voulant pas « se canoniser » le Pape souligne l’inspiration « venue de l’Esprit-Saint » de cette idée. Les témoins de cette annonce surprise ne donnent pas tous la même version. Nous avons dans ce discours celle sur laquelle il convient de s’appuyer ! Il semblerait, en effet, que la consultation des Cardinaux soit postérieure à l’annonce aux fidèles. De toute manière, il n’y avait que quelques cardinaux résidents à Rome, présents à la cérémonie et non pas le « consistoire », c’est-à-dire le « conseil » du Sacré Collège autour du Pape. Le terme de « collège » dans le cas actuel est de toute évidence excessif. Le Sacré Collège est qualifié émettre un Conseil auprès du Souverain Pontife. En référence à Vatican I, Jean XXIII a exercé là son pouvoir de Souverain Suprême qui peut être exercé sans aucun autre assentiment. La décision annoncée, ce sont tous ceux présents qui sont atteints par « une douce lumière céleste » et se réjouissent de l’événement ! Le Pape donne une version spirituelle de l’événement fondateur. Plus objectivement, il souligne la rapidité avec laquelle les commissions préparatoires se sont mises au travail. Il reconnait à ce temps préparatoire une manifestation de « la grâce céleste ». Il invite à résolument se tourner vers l’avenir avec cette folle espérance qui l’habite, dans une démarche d’enrichissement spirituelle.

L’OPPORTUNITÉ DE LA CÉLÉBRATION DU CONCILE

Sur ce point, vénérables frères, il est une autre chose sur laquelle il est bon d’attirer votre attention. Pour que soit plus complète la sainte joie qui en cette heure solennelle remplit nos cœurs, qu’il Nous soit permis de dire devant cette grande assemblée que ce Concile œcuménique s’ouvre dans des circonstances particulièrement favorables.

Le mot est lancé, nous ne sommes pas dans des temps troublés, affronté à l’agressivité ou le ressentiment générae ! « Des circonstances particulièrement favorables ». Jean XXIII est un optimiste inconditionnel, il invite les Pères à en prendre conscience à sa suite. Rétrospectivement, nous voyons qu’il ne s’était pas trompé. Il fallait se mettre au travail sans attendre, le climat pourrait changer ! Mais Jean XXIII n’ignore pas les critiques et les résistances des milieux conservateurs de Rome et d’ailleurs ! Nous n’allons pas tarder à nous en rendre compte… Jean XXIII va éclairer son propos avec beaucoup de clarté.

Les prophètes de malheur.

Il arrive souvent que dans l’exercice quotidien de Notre ministère apostolique Nos oreilles soient offensées en apprenant ce que disent certains qui, bien qu’enflammés de zèle religieux, manquent de justesse de jugement et de pondération dans leur façon de voir les choses. Dans la situation actuelle de la société, ils ne voient que ruines et calamités ; ils ont coutume de dire que notre époque a profondément empiré par rapport aux siècles passés ; ils se conduisent comme si l’histoire, qui est maîtresse de vie, n’avait rien à leur apprendre et comme si du temps des Conciles d’autrefois tout était parfait en ce qui concerne la doctrine chrétienne, les mœurs et la juste liberté de l’Église.
Il Nous semble nécessaire de dire Notre complet désaccord avec ces prophètes de malheur, qui annoncent toujours des catastrophes, comme si le monde était près de sa fin.
Dans le cours actuel des événements, alors que la société humaine semble à un tournant, il vaut mieux reconnaître les desseins mystérieux de la Providence divine qui, à travers la succession des temps et les travaux des hommes, la plupart du temps contre toute attente, atteignent leur fin et disposent tout avec sagesse pour le bien de l’Église, même les événements contraires.

Manifestement, Jean XXIII est entouré de nombreux et ombrageux pessimistes qui viennent sans cesse lui rebattre les oreilles. Il ne reconnait aucune objectivité dans leur analyse et s’inscrit à faux vis-à-vis de leur vision si sombre de l’état du monde. On est en droit de s’étonner de propos si durs de la part du « Bon Pape Jean », ce n’est ni un « béni-oui-oui » ni un doux rêveur. Il hausse le ton, traduisant son exacerbation et sa désapprobation ! Non la fin des temps n’est pas encore arrivée ! Il nomme « ces rabats joie » : « Prophètes de Malheur », se référant ainsi à la lignée de certains « prophètes » de l’Ancien Testament qui annonçaient sans cesse des malheurs pour soumettre le peuple effrayé au pouvoir « en place ». Parmi eux, Balaam est un des plus célèbres, mais son âne le ramène à la raison, ces paroles deviennent louanges au vrai Dieu ! Balaq, le roi de Moab, se met en colère, lui qui le rétribue pourtant pour maudire le Dieu d’Israël, nation que le roi de Moab veut anéantir. Mais cette référence biblique du Pape ne fait cependant pas illusion à ceux qui sont visés (le courant traditionaliste dont j’ai parlé plus haut). Il invite au contraire dans le dernier alinéa à lire les signes des temps à la lumière de la foi et de la spiritualité. « Reconnaitre les desseins mystérieux de la Providence ». Mais aussi de discerner dans « les événements contraires » la sagesse divine qui agit dans notre vie avec pédagogie ! La majorité des Pères se rallieront à cette lecture optimiste des événements du monde et la plupart des textes conciliaires en font écho.

La liberté d’action de l’Église.

On peut facilement en faire la constatation, si on considère attentivement les très graves questions et controverses actuelles d’ordre politique et économique. Elles préoccupent tellement les hommes qu’elles les empêchent de penser aux choses religieuses qui ressortent du magistère de l’Église. Cette attitude n’est certainement pas bonne et elle doit être réprouvée. Personne cependant ne peut nier que les nouvelles conditions de vie ont au moins cet avantage d’avoir supprimé d’innombrables obstacles par lesquels autrefois les fils du siècle entravaient la liberté d’action de l’Église. Il suffit de jeter un coup d’œil sur l’histoire de l’Église pour voir tout de suite avec évidence que les Conciles œcuméniques eux-mêmes, dont les vicissitudes sont inscrites en lettres d’or dans les fastes de l’Église, ont souvent connu de graves difficultés et des motifs de tristesse à cause de l’intrusion du pouvoir civil. Ces princes séculiers se proposaient certes parfois sincèrement de protéger l’Église ; mais la plupart du temps cela ne se faisait pas sans dangers ni dommages pour le spirituel, car ils étaient bien souvent poussés par des motifs politiques et trop soucieux de leurs propres intérêts.

Jean XXIII invite à ne pas se laisser distraire par les événements actuels, mais au contraire de se laisser instruire par les choses religieuses… Il se permet de souligner que l’Église, libérée des contraintes politiques d’autrefois, a gagné en liberté ! Le séjour en Turquie puis en France lui a permis d’expérimenter les bienfaits de la séparation des pouvoirs et de la laïcité des états. Pie IX était resté douloureusement blessé par la perte de sa souveraineté sur les États Pontificaux. Jean XXIII se réjouit au contraire de cette liberté de parole et d’action que ce nouvel état de fait favorise. L’historien qu’il demeure permet au Pape cette juste analyse, qui lui avait fait dire au début du paragraphe « ce Concile œcuménique s’ouvre dans des circonstances particulièrement favorables ».

L’Église du silence.

Il est vrai qu’aujourd’hui Nous avouons éprouver une peine très vive à cause de l’absence parmi vous d’un grand nombre d’évêques qui Nous sont très chers et qui, à cause de leur foi dans le Christ, sont en prison ou bien empêchés d’autre manière (2). Cela nous incite à prier pour eux avec ferveur. Cependant, c’est avec espérance et un grand réconfort que Nous le constatons : aujourd’hui l’Église, enfin libérée de tous les obstacles profanes d’autrefois, peut depuis cette basilique vaticane, comme d’un second Cénacle, faire entendre par vous sa voix pleine de majesté et de gravité.

Mais le « Bon Pape Jean », concède qu’il y a cependant une juste raison de s’attrister. Il évoque l’abolition de la liberté que les régimes communistes font subir aux évêques d’au-delà du « Rideau de Fer » qu’il nomme à juste titre « l’Église du Silence » puisqu’ils interdisent ainsi à des évêques de mêler leur voix à celles des Pères conciliaires lors des travaux qui s’ouvrent. Faute de voir ses protestations aboutir, Jean XXIII invite à la prière pour ces frères éprouvés. Nous n’arrivons pas à évaluer combien « la Chute du Mur de Berlin » (1989) a bouleversé l’ordre du monde ! Il conclut ce paragraphe en se réjouissant néanmoins de la liberté dont jouit ce Concile qui s’ouvre aujourd’hui. Peut-être songe-t’il au Concile Vatican I dont les travaux ont été interrompus par la guerre de 1870 et l’invasion des États pontificaux !
Nous continuerons notre lecture du discours d’ouverture du Concile Vatican II, la prochaine rencontre mardi prochain. Nous apprécions la nouveauté de ton des Paroles d’un Pape pourtant atteint par une maladie qui aura raison de lui. La force de l’espérance qui l’habite est contagieuse. Ces paroles orienteront tous les travaux des Pères. La poursuite de notre lecture nous permettra de découvrir d’autres orientations essentielles, dans un climat identique.

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