La montagne dans l’Evangile

La montagne dans l’Evangile

Après avoir réfléchi sur la « montagne dans l’Ancien Testament », nous allons voir quelle place elle teint dans l’Evangile et quelle nouveauté radicale se révèle à son propos. Rappelons une fois de plus que les récits évangéliques ne sont pas des reportages journalistiques et que les lieux sont le plus souvent à comprendre sous leur aspect symbolique. Dans un article précédent, nous avons évoqué la mer comme lieu symbolisant le mal : la marche de Jésus sur les eaux, c’est le symbole de sa victoire contre le mal et le péché. Ou encore la multiplication des pains dans un endroit désert, spécialement en Jean, est l’annonce symbolique d’une nourriture bien plus importante que la manne au désert : Jésus est le vrai pain de vie, nourriture pour la vie éternelle.

La montagne comme lieu de prière.

Tout d’abord, comme dans l’Ancien Testament, la montagne est le lieu de la rencontre avec Dieu. A plusieurs reprises, nous voyons Jésus se retirer d ans la montagne pour prier (Mc 6, 46). Jérusalem elle-même peut être considérée comme une montagne puisque c’est vers elle que l’on monte pour la Pâque. Comme tout bon Juif, Jésus y monte pour la Pâque quand il a douze ans (Lc 2, 41-42) ou encore en Jean 2, 14 : « La Pâque des Juifs était proche et Jésus monta à Jérusalem. » A l’approche de la Passion, Jésus aimera prier sur le Mont des Oliviers, et, si on peut considérer le Calvaire comme une montagne, ce sera le lieu ultime de sa prière. A partir de cet instant, Jérusalem perd sont statut de lieu privilégié de la prière du peuple, selon ce que Jésus avait dit à la Samaritaine : « Crois-moi, femme, l’heure vient où ce n’est plus sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez… Les vrais adorateurs adoreront en esprit et en vérité » (Jn 4, 21…).

La montagne comme lieu du don de la Loi nouvelle

Jésus a-t-il prononcé le « Sermon sur la montagne » au Mont des Béatitudes près du Lac de Tibériade, comme l’indique al tradition ? Ce n’est pas certain ; Matthieu ne donne aucune précision géographique. Gardons à ce terme sa valeur symbolique. Moïse a reçu la Loi sur la Montagne du Sinaï. Jésus, lui, donne lui-même la Loi du Royaume sur al montagne (5, 1). Cette loi est chemin de bonheur : les Béatitudes (5, 3-12). Jésus ne vient pas abolir l’ancienne Loi mais l’accomplir (5, 17) : à cinq reprises, il invite à aller au-delà : «  Vous avez appris… moi, je vous dis… ». Il passe en revue l’ensemble des relations de l’être humain avec ses semblables et avec Dieu, y apportant à chaque fois sa marque personnelle, si bien que «  les foules étaient frappées de son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité et non pas comme leurs scribes ». (7, 28-29). Cette montagne inconnue est le nouveau Sinaï, et Jésus en est le nouveau Moïse… infiniment plus grand que Moïse !

La montagne comme lieu de la révélation de Jésus, le Fils du Père

Là aussi, une tradition situe la transfiguration sur une montagne connue : le Mont Thabor. Les textes évangéliques ne la nomment pas. Matthieu, Marc et Luc rapportent tous les trois, chacun à sa manière, cet épisode hautement symbolique. Il serait intéressant de noter les différences entre les trois, mais là n’est pas notre propos. De nouveau, la montagne apparaît comme le lieu de la prière. Mais ici, nous sommes à un moment crucial de la vie de Jésus. Il commence à parler à ses disciples de sa passion et de sa mort. Leur apparaissant dans sa splendeur, il veut les préparer à la grande épreuve ; il est montré s’entretenant avec Moïse et Elie, une manière de dire qu’il y a continuité dans l’histoire du salut.

Mais il y a aussi une radicale nouveauté. La voix sortie de la nuée le présente comme le Fils : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir. Ecoutez-le ! ». Puis il apparaît seul à ses disciples apeurés : Moïse et Elie ont disparu, les temps nouveaux sont arrivés. Mais les disciples ne le comprendront pleinement qu’au matin de Pâques : « Ne dites mot à personne de cette vision, jusqu’à ce que le Fils de l’homme ne se soit réveillé d’entre les morts. »

Comme pour sur le Sermon sur la montagne, toute l’attention est centrée sur la personne de Jésus. Il ne s’agit plus seulement de croire en Dieu. Il s’agit d’écouter celui qui est « le Fils ». Dieu s’est révélé mystérieusement et partiellement à Elie à l’Horeb ; Jésus se révèle mystérieusement mais pleinement à ses disciples sur cette montagne qui n’a pas besoin de nom.

Notre montagne intérieure : la prière

Nous venons de voir que la prière de Jésus est intimement liée à l’image de la montagne. A notre tour, nous sommes invités à « monter à la montagne du Seigneur ». L’alpiniste, ou simplement le randonneur en montagne, sait la somme d’efforts qu’il devra fournir mais la vision du sommet l’habite déjà. Il sait aussi qu’il devra se charger le moins possible et qu’il devra emporter des vivres peu encombrants mais hautement énergétiques. Il sait enfin qu’il a besoin d’un guide en qui il aura pleine confiance.

Il en va de même pour celui qui s’engage sur le chemin de la prière. Il sait que c’est un chemin difficile, mais la contemplation du Dieu vivant, toujours imparfaite, déjà le remplit de bonheur. De quoi devra-t-il se décharger pour être plus léger ? certainement pas du poids de ses frères les hommes ; sa prière ne serait pas chrétienne. Chacun saura découvrir en lui-même ce qui l’encombre, ce qui entrave sa marche en avant. Le pain de sa route, c’est la communion, au pain eucharistique bien évidemment, mais, en même temps, à tous ses frères, car toute prière comporte une dimension communautaire.

Enfin, notre guide, notre accompagnateur, c’est le Christ lui-même : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Plus encore il est le sommet vers lequel nous tendons. Ce n’est pas pour rien que la Bible chrétienne se termine par ce cri et ce souhait de l’Apocalypse. « Amen, viens, Seigneur Jésus ! La grâce du Seigneur Jésus soit avec vous tous ! »

Joseph CHESSERON