L’Aveugle de naissance

La Bible, une histoire d’eau (suite)

Dans les articles précédents, Nous avons abordé la question de l’eau dans la Bible. Nous avons présenté le dialogue de Jésus avec la Samaritaine près du puits de Jacob(Jean 4). Nous continuons par un récit de Jean où l’eau a une importance symbolique primordiale : La guérison de l’aveugle de naissance. Nous en présentons le texte intégral pour ensuite en faire un commentaire sans prétention.

Guérison de l’aveugle de naissance (Jean 9, 1-41)

La guérison elle-même

1 En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. 2 Ses disciples lui posèrent cette question :

"Rabbi, qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents ? " 3 Jésus répondit : "Ni lui ni ses parents. Mais c’est pour que les oeuvres de Dieu se manifestent en lui ! 4 Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux oeuvres de Celui qui m’a envoyé : la nuit vient où personne ne peut travailler ; 5 aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde." 6 Ayant ainsi parlé, Jésus cracha à terre, fit de la boue avec la salive et l’appliqua sur les yeux de l’aveugle ; 7 et il lui dit : "Va te laver à la piscine de Siloé" - ce qui signifie Envoyé-. L’aveugle y alla, il se lava et, à son retour, il voyait.

Les réactions des voisins

8 Les gens du voisinage et ceux qui auparavant avaient l’habitude de le voir-car c’était un mendiant-disaient : "N’est-ce pas celui qui était assis à mendier ? " 9 Les uns disaient : "C’est bien lui !" D’autres disaient : "Mais non, c’est quelqu’un qui lui ressemble." Mais l’aveugle affirmait : "C’est bien moi." 10 Ils lui dirent donc : "Et alors, tes yeux, comment se sont-ils ouverts ?" 11 Il répondit : "L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, m’en a frotté les yeux et m’a dit : "Va à Siloé et lave-toi. " Alors moi, j’y suis allé, je me suis lavé et j’ai retrouvé la vue." 2 Ils lui dirent : "Où est-il, celui-là ?" Il répondit : "Je n’en sais rien."

Première rencontre avec les pharisiens

13 On conduisit chez les Pharisiens celui qui avait été aveugle. 14 Or c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. 15 A leur tour, les Pharisiens lui demandèrent comment il avait recouvré la vue. Il leur répondit : "Il m’a appliqué de la boue sur les yeux, je me suis lavé, je vois." 16 Parmi les Pharisiens, les uns disaient : "Cet individu n’observe pas le sabbat, il n’est donc pas de Dieu." Mais d’autres disaient : "Comment un homme pécheur aurait-il le pouvoir d’opérer de tels signes ?" Et c’était la division entre eux. 17 Alors, ils s’adressèrent à nouveau à l’aveugle : "Et toi, que dis-tu de celui qui t’a ouvert les yeux ?" Il répondit : "C’est un prophète." 18 Mais tant qu’ils n’eurent pas convoqué ses parents, les Juifs refusèrent de croire qu’il avait été aveugle et qu’il avait recouvré la vue.

La réaction des parents

19 Ils posèrent cette question aux parents : "Cet homme est-il bien votre fils dont vous prétendez qu’il est né aveugle ? Alors comment voit-il maintenant ?" 20 Les parents leur répondirent : "Nous sommes certains que c’est bien notre fils et qu’il est né aveugle. 21 Comment maintenant il voit, nous l’ignorons. Qui lui a ouvert les yeux ? Nous l’ignorons. Interrogez-le, il est assez grand, qu’il s’explique lui-même à son sujet !" 22 Ses parents parlèrent ainsi parce qu’ils avaient peur des Juifs. Ceux-ci étaient déjà convenus d’exclure de la synagogue quiconque confesserait que Jésus est le Christ. 23 Voilà pourquoi les parents dirent : "Il est assez grand, interrogez-le."

Deuxième rencontre avec les pharisiens

24 Une seconde fois, les Pharisiens appelèrent l’homme qui avait été aveugle et ils lui dirent : "Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur." 25 Il leur répondit : "Je ne sais si c’est un pécheur ; je ne sais qu’une chose : j’étais aveugle et maintenant je vois." 26 Ils lui dirent : " Que t’a-t-il fait ? Comment t’a-t-il ouvert les yeux ?" 27 Il leur répondit : "Je vous l’ai déjà raconté, mais vous n’avez pas écouté ! Pourquoi voulez-vous l’entendre encore une fois ? N’auriez-vous pas le désir de devenir ses disciples vous aussi ?" 28 Les Pharisiens se mirent alors à l’injurier et ils disaient : "C’est toi qui es son disciple ! Nous, nous sommes disciples de Moïse. 29 Nous savons que Dieu a parlé à Moïse tandis que celui-là, nous ne savons pas d’où il est !" 30 L’homme leur répondit : "C’est bien là, en effet, l’étonnant : que vous ne sachiez pas d’où il est, alors qu’il m’a ouvert les yeux ! 31 Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs ; mais si un homme est pieux et fait sa volonté, Dieu l’exauce. 32 Jamais on n’a entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux d’un aveugle de naissance. 33 Si cet homme n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire." 34 Ils ripostèrent : "Tu n’es que péché depuis ta naissance et tu viens nous faire la leçon !" ; et ils le jetèrent dehors.

Profession de foi de l’homme guéri

35 Jésus apprit qu’ils l’avaient chassé. Il vint alors le trouver et lui dit : "Crois-tu, toi, au Fils de l’homme ?" 36 Et lui de répondre : "Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ?" 37 Jésus lui dit : "Eh bien ! Tu l’as vu, c’est celui qui te parle." 38 L’homme dit : "Je crois, Seigneur" et il se prosterna devant lui.

Qui est aveugle ?

39 Et Jésus dit alors : "C’est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que ceux qui ne voyaient pas voient, et que ceux qui voyaient deviennent aveugles." 40 Les Pharisiens qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : "Est-ce que, par hasard, nous serions des aveugles, nous aussi ?" 41 " Jésus leur répondit : "Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais à présent vous dites "nous voyons " : votre péché demeure."


Guérison de l’aveugle de naissance (Jean 9, 1-41)

(Commentaire)

Après avoir présenté le récit de la guérison de l’aveugle de naissance (Jn 9, 1-41), nous faisons maintenant quelques remarques pour en éclairer la lecture et, en conclusion, nous essayons de rendre actuelle cette parole.

But de l’auteur : le déploiement de la foi

Dans la première scène, les disciples expriment la croyance commune : un tel handicap ne peut venir que du péché (v 2). Jésus rejette cette croyance et en profite pour affirmer solennellement : « Aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. ». Cette affirmation domine et éclaire tout le récit et sera reprise d’une autre manière tout à la fin. Les disciples, qui n’interviennent plus, seront des témoins muets. Mais, dans l’Evangile selon Jean, tout se tient : après la résurrection, ils prendront la parole. L’auteur, en leur nom, pourra dire (20, 31) : «  [Ces signes] ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom. »

Les opposants à la foi

Le déploiement de la foi n’est pas un « long fleuve tranquille ». Dans ce récit, on va de la foule aux opposants radicaux, les Pharisiens, en passant par les parents, dont la prudence frise la lâcheté.

La foule (les voisins : vv 8-12) est attirée par l’anecdote, le fait divers, mais elle en reste à la superficie des choses. A propos de cette foule, on ne peut pas parler d’opposition frontale, mais plutôt d’indifférence : c’est un obstacle à la foi.

Les parents, eux, en savent sans doute plus que ce qu’ils en disent, mais ils ne veulent pas d’histoires avec les autorités (vv 23-24). En effet, être exclu de la synagogue, dans un monde où le civil et le religieux ne font qu’un, c’est se couper de tout le reste de la société, en quelque sorte se condamner à mort. La lâcheté est obstacle à la foi.

Quant aux Pharisiens, ils sont tellement imbus de leur connaissance de la Loi et de son application rigoureuse et « inhumaine » qu’ils sont incapables de comprendre un signe aussi éclatant. Ils sont insensibles au témoignage de l’aveugle. Leur orgueil et leur haine de Jésus les rendent complètement aveugles. C’est bien ce que Jésus leur reproche à la fin du récit.

L’itinéraire de l’aveugle : un cheminement de croyant

Au départ, l’aveugle est passif : Jésus fait sur lui des gestes de guérisseur qu’il ne comprend sans doute pas bien. Cependant il devient actif quand il accepte d’aller à la piscine de Siloé. Il fait preuve ainsi déjà d’une grande confiance à l’égard de cet inconnu. Ce n’est pas encore la foi, mais c’est un pas dans la bonne direction. La foi, c’est d’abord une affaire de confiance.

Seconde étape vers la foi : il prend la parole pour raconter ce qui s’est passé. D’une certaine manière, il est déjà témoin. Sa foi en train de naître comporte déjà cette dimension dont il ne se départira jamais. la foi, c’est une lumière que l’on reçoit et « que l’on ne met pas sous le boisseau, mais sur le lampadaire pour qu’elle éclaire ceux qui sont dans la maison » (Mt 5, 15).

Troisième étape : il n’entre pas dans le jeu des Pharisiens ; il est indifférent à leur discussion d’école à propos du sabbat. Pour lui, c’est simple : sa guérison extraordinaire ne peut venir que de Dieu (c’est un prophète). Cheminer vers la foi, c’est être capable de reconnaître les signes que Dieu fait au cœur de la vie.

Quatrième étape : il n’a pas peur de croiser le fer avec les pharisiens. De façon virulente et ironique, il les accuse d’ignorance et d’aveuglement et conclut : «  Si cet homme ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire ». Il prend le risque de l’exclusion. Cheminer vers la foi, c’est oser une parole, quoi qu’il en coûte.

Cinquième et dernière étape : l’aveugle va de nouveau rencontrer Jésus. Il a été exclu ; Jésus va le réintégrer dans un peuple nouveau. Pour cela, il le fait accéder à la foi complète. « Crois-tu au Fils de l’homme ? – Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? – Tu le vois, et c’est lui qui te parle. – Je crois, Seigneur » Et l’aveugle se prosterne, c’est-à-dire qu’il reconnaît la divinité de Jésus. Pour arriver à la plénitude de la foi, il faut faire la rencontre personnelle avec le Dieu vivant. L’aveugle, parvenu maintenant à la maturité de la foi, est prêt à être « envoyé », suivant le nom prémonitoire de la piscine où il a été guéri.

Une Parole de Dieu pour aujourd’hui

Nous sommes maintenant dans un temps où il ne va pas de soi d’être chrétien. On rencontrera l’indifférence générale, peut-être plus difficile à affronter que l’hostilité. Les chrétiens devront faire cause commune avec leurs frères en humanité, partageant leurs préoccupations, leurs joies et leurs espoirs, pour parler leur langage et pour être témoins de la foi au cœur même de cette vie. Leur mission consistera à donner un goût d’évangile à ce monde aimé de Dieu.

Par ailleurs, jusqu’à présent, la foi était plutôt véhiculée dans le cadre familial. C’est de moins en moins le cas. S’agit-il de le regretter ou de s’en réjouir ? C’est un fait ! Peut-être est-ce un chemin pour une foi plus personnelle, plus « confessante », comme disent nos frères protestants.

Enfin, sans parler des oppositions frontales qui existent toujours, les chrétiens seront confrontés à un monde qui se construit souvent en opposition, consciente ou inconsciente, avec les valeurs évangéliques. Sans exclure d’autres domaines, je n’en retiens qu’un : «  Vous ne pouvez servir deux maîtres ; vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent ». Dans un monde où tout est jugé à l’aune de sa valeur marchande, il nous faut entrer en résistance et affirmer que l’homme aimé de Dieu ne peut en aucun cas être réduit à l’état de marchandise, dans sa culture, dans son éducation, dans sa santé. Les chrétiens n’ont pas de recette miracle. Ils sont simplement porteurs, dans leur foi, d’un message qui les dépasse et qui cependant donne sens à leur vie.

Les chrétiens, au long des siècles, se reconnaîtront toujours dans la parole de Pierre, dans le même Evangile selon Jean (6, 68) : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ».

Joseph CHESSERON