Où donc est ton Eglise ?

Où donc est ton Eglise ?

Revue Etudes, novembre 2018

François Cassingena-Trévedy, moine de Ligugé

« Comment, en un plomb vil, l’or pur s’est-il changé ? » Ce verset des Lamentations, magnifiquement tourné par Jean Racine dans une scène d’Athalie, hante désormais nos lèvres, offrant des mots bien assortis à l’expression de notre perplexité, de notre déception, de notre tristesse. Qui de nous, en effet, n’a encore dans les yeux les images grandioses du sénat cosmopolite de têtes mitrées qui, réuni autour de Paul VI, proposait au « monde de ce temps » (déjà révolu), comme un signe d’espérance et de joie, le mystère de l’Église, lumière des nations ? Voici que, depuis des mois, presque chaque jour, d’un bout à l’autre du monde catholique, un coup de burin fait tomber le plâtre de la façade pour révéler la lèpre et les immondices des « abus », que l’appareil des moellons commence de céder sous la barre à mine et que la cognée descend dangereusement vers la souche de l’arbre. L’écart extrême de ces deux épisodes soulève, jusqu’au sein de l’édifice, un grand éclat de rire cynique, sinistre, si bien que quiconque se risque au dehors en exhibant une croix sur son vêtement se sent bientôt accablé d’un poids de honte, croyant entendre aboyer autour de lui les voix conjuguées de l’indignation et du sarcasme : « Où donc est-elle, ton Église ? Où donc est-il, ton Concile ? Où donc est-il, ton Dieu ? » (Ps 41,11). La rancœur des hommes est sans merci, cependant que la « visite » du Seigneur sur son peuple semble d’une rigueur sans seconde.

Si édifiantes qu’elles soient, les prosternations prélatices laissent leurs spectateurs séculiers sans gratitude ; palinodies, démissions, condamnations horrifiées et repentances officielles ne suffiront pas à nous faire rentrer en grâce, non plus qu’à nous guérir nous-mêmes : c’est toute une posture invétérée de l’institution qui doit mettre le nez sur sa caducité sans sursis, tout un écosystème désuet qui s’effondre, toute une configuration insuffisamment réfléchie de notre catéchèse, de notre prédication, de notre apostolat, de nos fonctionnements communautaires qui attend d’être ramenée à l’exactitude, à la gravité, à l’honnêteté, à la modestie. L’humiliation présente retentit aux oreilles sagaces comme un avertissement pour une refondation de grande envergure. Ce n’est pas seulement pour quelques décennies de silence complice que nous avons à faire amende honorable, mais pour des siècles d’adultère commis avec maintes idoles mondaines. Nous avons vécu trop longtemps à crédit – et nous faisons vivre les autres depuis trop longtemps à crédit – sur le « surnaturel », nous avons gonflé le marché du merveilleux, nous avons usé de l’hagiographie comme d’un psychotrope, des canonisations comme de la cortisone, et nous avons menti sur l’humanité, sur l’animalité que nous partageons avec les autres hommes, pour ne rien dire de l’hommerie dont, comme toutes les autres, l’institution ecclésiastique est le bouillon de culture. Depuis cinquante ans, l’Église a été trop bavarde sur la morale sexuelle et, démentie par les scandales qui viennent au jour, cette « compétence » paraît naturellement odieuse à une société dont le puritanisme n’a d’égal que la permissivité. Aux antipodes de tous les bricolages palliatifs, la tâche la plus urgente, théologique, consiste dans une nouvelle édition de la foi elle-même, de sorte que le peuple chrétien, arraché à l’ânonnement de mythologies irrecevables et rééduqué à la savoureuse frugalité des Écritures, brille comme un peuple intelligent (Dt 4,6) d’interprètes. Il semble, par ailleurs, que l’aventure des prêtres ouvriers, si fâcheusement interrompue en son temps, n’ait jamais brillé avec plus d’éclat prophétique que dans l’obscur firmament de notre déconfiture actuelle. Car ce qui fut jadis et demeure encore une exception devrait devenir demain le lot commun de tous les ministres ordonnés qui, une fois aboli le fonctionnariat du « sacré », ne pourraient plus bénéficier du moindre report d’incorporation au corps vivant et agissant du monde. Le presbytérium tisserait alors, dans le partage fraternel de toutes les tâches ordinaires des mains et de l’esprit, cette amitié sans frontières qui est l’indispensable condition à l’annonce et à l’épanouissement du Royaume.

Tandis qu’un ghetto sociologiquement marqué se congratule et asphyxie, une autre Église lève partout dans l’ombre, un peuple humble et modeste (So 3,12), fait de tous ceux qui, parfois très loin de la maison officielle, cherchent la divinité pour l’atteindre, si possible, comme à tâtons et la trouver (Ac 17,27). Si toutes les pierres viennent à tomber en gravats sous le burin, la Pierre (1 Co 10,4), elle, tiendra toujours debout. Le nom « catholique » parviendra-t-il à se laver de l’infamie qui s’attache à lui en ces jours impitoyables ? Qu’importe : il est toujours temps de devenir « chrétien ». De l’Évangile nous n’aurons jamais à rougir : il est force de salut pour tout homme qui croit (Rm 1,16).

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