Lettre à Rachel

Lettre ouverte aux Femmes de la Bible

Lettre à Rachel

Ma chère Rachel,

J’ai écrit récemment à ta belle-mère Rébecca. C’est une maîtresse femme ! C’est elle qui mène le jeu dans l’histoire de la bénédiction subtilisée à Isaac. Elle se souvient de son frère Laban et envoie Jacob auprès de lui pour l’écarter de la colère d’Esaü.

Et c’est là que tu vas entrer dans le jeu. Je suis un peu ennuyé pour me faire une image exacte de toi. Jolie bergère ? Femme stérile qui finit par enfanter ? Femme rusée comme ton mari ? Ou mère douloureuse qui meurt en couches ? Tu es sans doute tout cela à la fois.

La jolie bergère aimée de Jacob

Tu devais être très belle pour que Jacob tombe immédiatement amoureux de toi (Gn 29, 1-15), quand tu arrives auprès du puits où il s’est arrêté pour demander son chemin. Il bouscule les règlements pour abreuver ton troupeau en priorité. Il se présente à toi comme ton parent, et ton père Laban l’accueille à bras ouverts. Tout semble aller pour le mieux quand Jacob te demande en mariage. Ton père demande qu’il travaille sept ans pour t’épouser (Gn 29, 15-30). Arrive le temps des noces. Tout se passe comme prévu, sauf que, la nuit où tu dois lui être donnée pour femme, le vieux grigou met ta sœur Léa dans son lit ! La nuit devait être bien sombre et Jacob, disons, dans un état second pour ne pas se rendre compte de la substitution !

La femme stérile enfin exaucée

Toujours est-il que le lendemain matin, Jacob, malgré ses protestations, doit accepter la loi de son beau-père : « Chez nous on ne marie pas la cadette avant l’aînée ». Il accepte de servir sept ans de plus pour que tu sois sa femme. Cependant, si on regarde de près le texte qui raconte ton histoire (Gen 29, 28), il semble bien que tu lui sois donnée pour femme immédiatement.

De ton temps, la polygamie était autorisée. Pour autant, tout ne va pas pour le mieux dans ce ménage étrange pour nous. La femme moins aimée a de nombreux enfants, et toi la femme du cœur, tu es stérile ! Avec ta sœur, les relations sont tendues. Tu es jalouse de Léa (Gn 30, 1). Et, pour pouvoir avoir légalement des enfants, tu donnes pour femme à Jacob ta servante Bilha, une femme de substitution somme toute ! Elle enfante à ta place. Léa, quand elle voit qu’elle cesse d’enfanter, en fait autant avec sa servante Zilpa. Et c’est ainsi que, d’après le récit biblique, sont nés les dix premiers garçons de Jacob, plus leur sœur Dina.

Pour ce qui te concerne, Dieu finit par exaucer ta prière (c’est du moins comme cela que les auteurs bibliques envisagent l’action de Dieu : directement) ; tu deviens mère, et la mère de quel fils ! Joseph, qui fit la carrière que l’on sait en Egypte, en dépit, ou plutôt à cause de la jalousie de ses frères (Gn 30, 22-24).

Jacob s’enfuit avec toute sa famille

Le récit biblique raconte comment ton mari s’est enrichi aux dépens de Laban (Gn 30, 25-42), en toute bonne conscience puisqu’il s’estime exploité par son beau-père. Leurs relations se tendent. Un accord est passé entre eux, sur lequel je ne m’arrêterai pas, mais dont le récit ne manque pas de saveur. Cependant, les autres fils de Laban jalousent Jacob, si bien qu’il est obligé de partir. Il décide de regagner le pays de Canaan (Gn31, 1-23). Il ne le fait pas sans demander votre avis, à toi et à ta sœur Léa. Rivales sans doute, cependant vous êtes fidèles à votre mari. Il profite d’une absence momentanée de Laban pour rassembler tout son petit monde (femmes, enfants, troupeaux) et met une certaine distance entre lui et Laban.

La femme rusée

Toi, tu as bien failli créer un « incident diplomatique ». Quelle drôle d’idée de piquer les idoles de ton père (Gn 31, 19) à l’insu de ton mari ! La foi en un seul Dieu n’est pas encore nettement affirmée, et chaque famille avait des sortes d’amulettes représentant les dieux familiaux. Elles se transmettaient par les aînés. En les prenant à ton père, tu te revendiques comme l’héritière. Quand Laban se rend compte de votre fuite, il se met à votre poursuite et vous rattrape. Il fait de vifs reproches à Jacob et l’accuse d’avoir volé ses dieux. Jacob proteste vigoureusement et invite Laban à fouiller le campement. Il ne trouve rien jusqu’au moment il entre dans ta tente. Et c’est là que tu te montres aussi rusée que ton mari. Tu as caché les amulettes sous une selle de chameau sur laquelle tu es assise. Tu dis à ton père (Gn 31, 35) : « Que mon seigneur ne m’en veuille pas si je ne puis me lever devant toi, car j’ai ce qui arrive aux femmes ». Et naturellement Il ne trouve pas les fameuses idoles ! Qu’ont voulu dire les auteurs rapportant cette histoire ? Aujourd’hui encore, quand on veut disqualifier une chose, on dit : « Je m’assois dessus ». Autrement dit, ces objets ne sont pas des dieux.

Laban finit par vous laisser partir. Après un long périple, vous rencontrez Esaü. Contre toute attente, les retrouvailles se passent bien et vous voilà de retour au pays de Canaan. Et c’est là que ton histoire va se terminer.

La femme douloureuse

Te voilà de nouveau enceinte et ça ne se passe pas bien (Gn 35, 16-20). Tu accouches difficilement. Tu ne peux te réjouir de la naissance de ton fils. Dans ton dernier souffle, tu l’appelles Ben-Oni (Fils du Deuil), mais son père ne veut pas de ce nom de mauvais augure et le change en Ben-Jamin (Benjamin = Fils-de-la-droite). Tu meurs et tu es enterrée sur la route d’Ephrata, c’est-à-dire Bethléem.

Dans la tradition biblique, tu restes la femme douloureuse. Jérémie s’en fait l’écho (Jr 31, 35) : « Dans Rama on entend une voix plaintive, des pleurs amers : Rachel pleure sur ses enfants, elle refuse tout réconfort, car ses enfants ont disparu. » L’évangéliste Matthieu reprendra cette phrase dans le récit du massacre par Hérode des enfants de Bethléem.

Au début de cette lettre, je m’interrogeais sur ta véritable image. Maintenant que j’ai parcouru dans la Bible ce qui te concerne, je vois en toi l’image tragique de l’amoureuse à la vie difficile. La préférence que te porte Jacob est lourde des difficultés que devra affronter ton fils Joseph. Lui aussi il sera le préféré de Jacob. Il le paiera très cher, mais au bout du compte, le bien surgira des épreuves. Ta souffrance, c’est peut-être le terreau où pourront naître des lendemains plus heureux.

Est-ce la leçon que les auteurs bibliques ont voulu faire passer ?

Merci, Rachel, d’être porteuse, malgré toi, de ce message d’espérance.

Joseph CHESSERON

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