Homélie de Mgr Wintzer le jour des 150 ans de l’église Saint Hilaire de (...)

17 janvier 2016 - Saint Hilaire
150 ans de l’église Saint Hilaire de Niort

Lorsque la construction d’une nouvelle église fut décidée dans un nouveau quartier de Niort, celui de la gare, elle fut placée sous le patronage de saint Hilaire, premier évêque connu de Poitiers et grand défenseur de la foi définie au concile de Nicée.
A cette haute époque, la vie d’évêque était plus dangereuse que celle que je peux connaître aujourd’hui, tout au moins sur le territoire de notre pays.
En effet, selon les options théologiques, les évêques pouvaient ou non subir l’exil et des persécutions, ce fut le cas pour Hilaire.

Son exil il le subit en étant déporté en Asie mineure. Aujourd’hui, étonnamment, c’est à nous d’accueillir des orientaux qui doivent quitter leur pays pour sauvegarder leur vie et celle de leur famille, mais aussi pour pouvoir demeurer des chrétiens.
D’autre part, Hilaire fut exilé aussi pour des raisons politiques. En effet, à cette époque, le pouvoir du roi ne pouvait se comprendre sans l’exercice d’un pouvoir religieux.
Tout était religieux. Avant Constantin, les empereurs romains assuraient leur autorité par les cultes païens ; Constantin, par l’édit de Milan, mit fin aux persécutions anti-chrétiennes, par conviction religieuse sans doute, mais aussi parce qu’il était désormais plus sûr pour assurer son pouvoir de s’appuyer sur cette religion de plus en plus développée et présente sur le territoire, le christianisme.
A la fin du IVe siècle, Théodose changera la nature des choses en faisant du christianisme la religion de l’Etat.
Les empereurs se soucieront désormais de veiller au bon ordre de cette religion devenue aussi la religion de l’Empire.
Lorsque se présenteront des querelles théologiques, ils veilleront à convoquer des conciles pour les dissiper, à commencer par le Concile de Nicée, en 325, pour trancher face à la doctrine d’Arius. Je rappelle que cette doctrine, qui refusait la nature divine de Jésus Christ fut condamnée par Nicée.

Que penserions-nous si aujourd’hui François Hollande convoquait les rencontres des évêques de France, ou bien Bang Ki Moon celles des cardinaux ?
Mesurons que même si la phrase du Seigneur, « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » est bien connue et sans cesse, et avec raison, rappelée, la distinction entre les pouvoirs n’a longtemps pas été de soi dans le christianisme.
Encore aujourd’hui, l’Orient et l’Occident n’ont pas les mêmes pratiques.
Qui parmi nous n’est pas étonné lorsqu’il voit Poutine et le patriarche de Moscou manifester une grande proximité ?
L’empire romain d’Orient a connu une longévité bien plus durable que celle de l’empire romain d’Occident.
Et même en Occident, ne serait-ce que parmi les pays européens, la laïcité à la française n’est pas toujours comprise ; j’ai dû essayer de dire à des évêques d’Europe de l’est que cette laïcité n’était pas une manière de persécuter l’Eglise catholique.
S’il en est ainsi pour les chrétiens, si l’histoire et la géographie montrent que la distinction des pouvoirs n’est finalement que bien récente et qu’elle n’est pas vécue partout dans le monde, comprenons que l’islam peine à vivre pleinement cela.

J’ai ainsi été étonné de voir des musulmans accepter et même désirer que l’Etat organise leur manière d’être ; je pense ici au Conseil français du culte musulman.
En 1905, l’Eglise catholique refusa certains points de la loi portant séparation des Eglises et de l’Etat, en particulier ce point visant à créer des associations cultuelles, c’est-à-dire la volonté d’organiser l’Eglise catholique sur le modèle des associations régies par la loi de 1901 ; auquel cas, chaque diocèse aurait disposé d’une AG et d’un CA élisant son président, lequel aurait pu ne pas être l’évêque.
Il a fallu attendre 1923 pour que l’Etat reconnaisse le droit à l’Eglise catholique de s’organiser selon son droit propre, qui, je le rappelle n’est pas démocratique, puisque vous ne m’avez pas élu comme votre évêque, ni élu vos prêtres et vos curés.

Mais j’ajoute aussitôt que si l’Eglise catholique n’est pas démocratique, elle est synodale.
Autrement dit, elle est une Eglise où tous marchent ensemble et suivent un seul. Un seul… non pas le prêtre, l’évêque ou même le pape, mais suivent le Christ, seul maître de son Eglise. Une Eglise synodale qui se donne bien entendu les moyens de l’être, c’est-à-dire de définir sa marche commune dans les conseils et les équipes qui structurent la vie des communautés chrétiennes, donc des paroisses, des diocèses et de l’Eglise universelle.
Certainement que cette question est aujourd’hui une des plus importante pour notre société et aussi pour l’islam. Certes, pas plus qu’il ne revient à l’Etat d’organiser une religion ni de définir ses dogmes, ce n’est pas non plus à l’Eglise catholique d’organiser la vie et la foi des musulmans.
Demeure cependant cette question : chaque religion dispose-t-elle des mêmes capacités à se vivre en indépendance, et cependant en relation avec les autorités politiques ?
Il me semble que ce pour quoi s’est battu saint Hilaire, c’est-à-dire la foi de Nicée, la double nature du Christ, donne des bases fortes pour assurer, du côté des chrétiens, cette distinction qui, comme le dira plus tard le concile de Chalcédoine, n’est pas une séparation.

Les chrétiens se comprennent et comprennent leur foi sous le mode de la diversité, de la pluralité, de la coïncidentia oppositorum pour « parler français ».
Jésus Christ est vrai Dieu et vrai homme ; Dieu est Trinité, en lui Père, Fils et Esprit Saint sont pleinement et véritablement Dieu. Dès lors, les chrétiens comprennent que leur vocation et leur identité est toujours double, complexe.
Nous sommes à la fois et totalement citoyens français et totalement citoyens du Royaume de Dieu.
Oublier l’une ou l’autre de ces dimensions, en privilégier l’une sur l’autre, revient à déséquilibrer la foi ; ceci a un nom : une « hérésie », autrement dit un « choix », c’est la traduction du mot « hérésie ».
Pour cela, un auteur chrétien anonyme du deuxième siècle, écrivant à un certain Diognète, qualifiera les chrétiens d’« étrangers domiciliés ». C’est donc avec réserve et sens critique que l’on pouvait chanter, au XIXe siècle, et parfois encore, ici ou là, « catholiques et Français toujours ».
Tout simplement parce qu’il y a des Français, et de bons Français, qui ne sont pas catholiques, et aussi parce qu’il y a des catholiques, et de bons catholiques, qui ne sont pas Français !

Pour nous, il n’y a aucun territoire, aucune réalité humaine, sociale, où nous ne pouvions vivre notre foi chrétienne.
Sans pour autant penser ou vouloir que les manières de vivre la foi soient partout identiques.
Le Christ est le même, mais il se dit et se vit selon les temps et selon les lieux.

Ceci est encore la conséquence de notre foi, qui est aussi celle d’Israël. Pour se dire aux hommes, Dieu a parlé la langue des hommes, et dès lors les hommes doivent comprendre et dire dans leurs différentes langues la foi en Dieu.
Au deuxième siècle avant Jésus Christ, les juifs parlant le grec, et non plus l’hébreu, étant de plus en plus nombreux, en particulier dans la plus grande ville juive de l’époque, Alexandrie, la Bible fut traduite en grec.
Et désormais, même si comptent les langues originales de la Bible, langues sur lesquelles s’appuient nos traductions, il n’est pas nécessaire de connaître l’hébreu ou le grec pour lire et entendre la Bible.
De même que la liturgie peut être célébrée dans chacune des langues des hommes.

Ceci n’est pas une facilité mais une exigence, celle de connaître à la fois la Bible et aussi de connaître les temps et les lieux où nous devons vivre et dire la foi.
Tout en appréciant ce volatile qu’est le perroquet, je note que ce n’est pas lui qui est un des symboles de la foi chrétienne, c’est la colombe ! La répétition servile n’est en aucun cas la garantie de la permanence ou de la fidélité à la foi chrétienne.
Ceci laisserait aussi à penser que la réflexion, l’intelligence et l’esprit critique seraient des dangers pour la foi.
C’est bien sûr tout le contraire, et de cela aussi Saint Hilaire et les grandes figures intellectuelles du christianisme en sont les exemples.

La foi chrétienne ne se vit pas à l’abri de murs, ou bien isolée des événements et des débats du temps – ce serait sa perte et surtout elle manquerait à son devoir qui est de proposer sa richesse à tous.
La foi chrétienne est toujours sous les signes du hic et nunc : c’est ici et c’est maintenant, que nous avons à la vivre et à la dire, mais sans jamais penser que l’instant serait notre loi.
« L’homme ne s’improvise pas » affirmait Ernest Renan, la foi non plus, elle se reçoit de ces siècles dont nous sommes les héritiers, à condition de les connaître, et elle se transmet comme richesse pour ceux qui nous succéderont.

Mgr Pascal Winzer

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