La passion de l’égalité

Dans un article paru le 23 juillet dans le journal La Croix, Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers s’interroge sur les notions d’égalité et d’équité qui motivent nombreux de nos choix et leurs conséquences inattendues.

Notre devise mentionne l’égalité. Elle est un idéal et un projet, pourtant, peut-elle se penser comme ouvrant pour chacun les mêmes droits et appelant aux mêmes devoirs ?
Doit-on la comprendre comme conduisant à refuser que, pour chaque personne, son projet de vie soit déterminé par ce qu’elle est ?
Une telle idée entretient à la fois l’insatisfaction mais aussi la jalousie. On peut alors lui adjoindre le principe d’équité, qui, sans remettre en cause l’égalité lui confère un sens plus juste, surtout aide chacun à considérer ses qualités plutôt que ses manques.
Ce principe d’équité trouve ses sources chez des auteurs bien divers, allant du Nouveau Testament aux socialistes utopistes, il exprime le projet de la Sécurité sociale. « Chacun doit participer selon ses possibilités et chacun doit recevoir selon ses nécessités » disent les philosophes. « Tous ceux qui étaient propriétaires de domaines ou de maisons les vendaient, et ils apportaient le montant de la vente pour le déposer aux pieds des Apôtres ; puis on le distribuait en fonction des besoins de chacun » Actes des Apôtres 4, 34-35.

Cependant, la passion de l’égalité l’emporte bien souvent, conduisant à des choix qui ne lassent d’interroger. J’en vois maintes illustrations. Dans tel diocèse, dans telle paroisse, on me rapporte que les prêtres ne peuvent présider les obsèques (eux-mêmes ou leurs prédécesseurs ont pu ériger ce principe). En effet, les obsèques étant aussi présidées par des fidèles laïcs, s’il arrive que des prêtres les président parfois, ceci réintroduirait des « classes », donc des inégalités.
Ailleurs, dans une paroisse comptant plusieurs églises, ce même principe d’égalité conduit à ce que chacune des églises accueille autant de messes que ses voisines, au risque de ne disposer d’aucun point de repère clair, surtout pour des fidèles venant d’autres lieux.
De telles pratiques contredisent « l’art de la pastorale » qui, précisément, s’efforce de prendre en compte chaque personne et chaque situation. Il dispense pareillement de tout discernement et de tout choix puisque la « règle » dit ce qu’il faut faire. On est bien loin des Actes des Apôtres et même d’un certain socialisme dont on pourrait se réclamer ; je n’ose qualifier des pratiques qui imposent au lieu de libérer.

Dans des domaines plus graves, la passion de l’égalité conduit à permettre à chacun d’accéder à ce qu’il désire. Le tour que prennent les lois de bioéthique ressortit de cela. Ne pouvoir avoir d’enfant, parce que l’on est du même sexe, parce que l’on n’est pas marié ou en couple, ou bien parce que l’impossibilité biologique est rédhibitoire est regardé comme insupportable. De plus, puisque les techniques y autorisent, pourquoi s’en priver ? Un certain avenir en ce domaine peut être entrevu dans ce qui arrive à Marcello Mastroianni dans le film de Jacques Demy « L’événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune ».
De manière paradoxale, alors que l’écologie se fait le chantre de la nature, voulant la défendre de la main de l’homme (autoriserait-on aujourd’hui Le Nôtre à dessiner ses jardins ?), l’embryon devient plus un objet qu’un sujet.

Non, l’égalité, lorsqu’elle est une passion irréfléchie, ne construit ni la personne ni la société. Elle entretient dans la frustration et met en disposition d’accueillir les marchands qui sauront développer, pour qui en a les moyens, tous les moyens, et je souligne ces mots, « tous les moyens », pour dépasser telle limite désignée comme insupportable. N’est-ce pas la logique du marketing et de sa sœur jumelle la publicité ?

+ Pascal Wintzer
Archevêque de Poitiers

Répondre à cet article