Homélie de la messe de saint Hilaire le 9 Janvier 2011 A NIORT par Mgr (...)

HOMELIE DE LA MESSE DE SAINT HILAIRE
Homélie du 9 janvier 2011
Le 9 Janvier 2011
A NIORT
 
Matthieu 3,13-17
 
« Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils » (Jn 3,16). Cette phrase unique de St Jean résume tout. Les évangiles la déploient lentement pour nous expliquer comment ce don est parvenu jusqu’à nous, par quel chemin d’homme le Christ s’est rapproché de chacun d’entre nous. Il est né loin de chez lui.
 
Luc nous apprend que sur l’ordre d’un empereur encore plus lointain, chacun devait revenir au lieu de ses origines, au lieu de l’ancêtre, au lieu où la famille avait pris corps et avait commencé son histoire. Jésus est né chez nous, il restait à le reconnaître. Ceux qui le reconnaissent sont des étrangers, des mages. Des hommes, à la pratique interdite sur la Terre Sainte, sont les premiers à découvrir, parce qu’une lumière les guide vers cet enfant, l’envoyé de Dieu. Immédiatement d’ailleurs, cet envoyé de Dieu se trouve entouré de violence, de refus et de mort. Il est obligé de partir. Puis le chemin le ramène chez lui, à Nazareth, et, pendant 30 ans, apparemment il ne se passe rien : le grand silence de Nazareth, l’immense patience de Dieu.
 
Vous avez dans votre territoire des catéchumènes qui demandent le baptême, écoutez ce qu’ils nous disent ! En combien de décennies parfois, le plaisir de découvrir, comme les mages marchant à l’étoile, le visage de Dieu a cheminé lentement, patiemment en eux. Comment ils nous apprennent à ne pas juger, jour après jour, l’écume des choses et des évènements, mais à savoir comme une semence jetée en terre, que la patience de Dieu fait toujours, et à son heure, lever la parole. Dans les lamentations présentes, souvent fausses d’ailleurs, excessives toujours, il y a un manque de foi. Il ne manque rien à notre Eglise puisqu’elle a le Christ, il ne manque rien à notre Eglise puisqu’elle a la Parole. Pourquoi voudriez-vous en plus qu’elle ait les trompettes de la renommée dont chacun connaît l’absurde, le mensonge et les excès sentimentaux ? Le silence de Nazareth nous ramène à la certitude qu’il est là. « Il y a parmi vous quelqu’un que vous ne connaissez pas » (Jn 1,26).  Nous, communauté chrétienne, nous avons à redécouvrir le Christ, le redécouvrir d’une réflexion d’enfant, le redécouvrir par un refus d’adolescent, le redécouvrir par un homme ou une femme adultes demandant le baptême. Ce Christ inconnu parmi nous, il arrive. Il frappe à la porte et nous dit : « Ce soir, il me faut dîner avec toi » (Lc 18,6). Le chemin de Dieu passe par notre vigilance, par notre attention, par notre écoute à discerner dans les rumeurs de ce monde le murmure de Dieu. Après 30 ans à Nazareth, le Christ va encore s’avancer d’un pas, il va rentrer publiquement dans la société des hommes. Mais le panorama en est tellement compliqué, conflictuel que l’Evangile d’aujourd’hui nous indique une trace indispensable pour rejoindre les pas du Christ.
 
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La société de la Palestine, au temps de Jésus, était profondément divisée et marquée par l’incertitude. N’imaginons pas un pays tranquille et unanime, c’était tout le contraire ! Il y avait le gouvernement romain, venant rarement à Jérusalem sinon pour les grandes fêtes ; il y avait les partisans de la famille du roi Hérode qui n’était qu’à moitié de sang juif et qui par conséquent n’aurait pas dû régner. Toute une part de la population rejetait une dynastie dont l’origine n’était pas conforme à ce que les Ecritures enseignaient. Il y avait le Temple bien sûr, le Temple qui n’était qu’un lieu de sacrifices sanglants, mais ce Temple était lui-même frappé de suspicion parce que 150 ans auparavant, les familles des grands prêtres - qui s’épousaient entre elles, qui copinaient, qui vivaient de népotisme et de faveurs romaines - ces familles-là n’étaient pas de la pure descendance de Moïse et d’Aaron. On ne pouvait pas se fier au pouvoir politique, ni à l’institution première du judaïsme, le Temple. Alors, il n’y avait que deux autres solutions : la première était de partir. Vous avez tous entendu parler des manuscrits de la Mer Morte écrits dans un lointain désert, écrits au-dessus des eaux salées de cette mer : les membres de cette communauté hélas, s’étaient isolés de tout, pensant que dans leurs excès de pureté, Dieu serait encore davantage présent. Une pureté intransigeante, une religion poussée aux extrêmes et nous en avons, sous nos yeux aujourd’hui même, des exemples frappants. Le verbe est malheureusement exact. Ou alors l’autre solution était d’abandonner et les excès et les rigueurs pour se réfugier dans une morale, une vertu d’autant plus stricte et tatillonne qu’elle voulait enrégimenter les populations et en régler les comportements : vous avez là les Pharisiens.
 
Où trouver les pas de Dieu ? Où trouver le chemin par lequel l’envoyé de Dieu va nous rejoindre ? Dans les manœuvres financières et politiques des gouvernants et des hérodiens ? Dans les pratiques sanguinolentes du Temple ? Par la fuite au désert et ses outrances ou dans cette chape étouffante de pratiques moralisatrices condamnant tous les autres mais finalement inapplicables ?
 
C’est dans ce cas d’incertitudes, dans ce cas de douleurs que se lève Jean-Baptiste. Jean-Baptiste reprend à la source, au passage du Jourdain, la constitution d’un peuple attendant son Seigneur. C’est dans ce courant-là que le Christ rentre, qu’il accomplit « toute justice ». Il faut pour être un homme accompli faire des choix et rentrer réellement dans ce qui fait la condition humaine, c'est-à-dire d’opter entre les voix inégales qui usent et blessent l’humanité ou une voie qui l’accomplit En choisissant le courant du Baptiste, le Christ n’est pas neutre : c’est la première leçon à tirer de l’évangile d’aujourd’hui. Au fond les hérodiens voulaient le pouvoir ; les pharisiens cherchaient le contrôle des libertés et des consciences ; les esséniens désiraient imposer leurs pratiques au peuple rejetant la majorité de la population dans l’oubli et les ténèbres, mais triant de quelques personnes pures une élite religieuse.
 
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Le Christ n’entre pas dans ces relations qui avaient d’autant mieux des arguments mirobolants que fondamentalement leurs dirigeants cherchaient le pouvoir et imposer leurs vues. Le christ choisit une autre piste, il choisit non pas la piste de l’accaparement et du pouvoir, il choisit délibérément la piste de l’espérance. Où y a-t-il une espérance ? Une espérance qui ouvre une marche, utopique peut-être mais qui permet à des hommes et des femmes de se lever et de se dire qu’eux aussi, si petits qu’ils soient, si humble que soit leur condition, là, l’humanité se lève parce que l’espoir venant de Dieu les met et debout et en mouvement. Les foules viennent voir Jean-Baptiste. Si l’on en croit Jean, l’évangéliste, les pharisiens et les prêtres qui s’approchent du lieu du baptême, de l’autre côté du Jourdain, forment une commission d’enquête, de contrôle et de condamnation, donc de refus.
 
Là il y a déjà, pour nous chrétiens, une indication fondamentale. Nous pouvons mélanger la foi chrétienne à des conquêtes de pouvoir d’influence, à des volontés de maîtriser et la société et les consciences. Nous pouvons, avec des arguments que nous savons manier admirablement, de philosophie, de morale, de politique, imposer ou chercher à imposer nos vues. Mais cela nous sera reproché amèrement, car en rejetant ces positions de puissance, c’est la figure du Christ qui sera rejetée. Car, lui, le Christ met ses pas pour accomplir toute justice dans le seul chemin qui propose à la population attirée par Jean-Baptiste de vivre de l’espérance.
 
Tout ce qui est humain n’est pas christianisable. Il ne suffit pas que les hommes vivent de la logique, du pouvoir de l’argent, de la volonté de puissance, pour que l’on puisse adapter ces positions à la Parole de l’évangile. Etre chrétien demande des choix, être chrétien demande de trancher, être chrétien demande parfois d’abandonner nos ambitions et nos possessions. La ligne que prend le Christ est la ligne de l’espérance. Par conséquent, la question que nous devons nous poser pour accomplir toute justice est celle-ci : où est aujourd’hui le lieu de l’espérance ? Où est le lieu de l’espérance pour celui qui n’a pas de travail ? Où est le lieu de l’espérance pour une personne atteinte d’une maladie grave ? Où est le lieu de l’espérance quand les parents se désespèrent de ce que vont devenir leurs enfants ? Où est le lieu de l’espérance quand un amour se meurt et casse ? Où est le lieu de l’espérance ? Car c’est en plaçant ses pas dans ce chemin qui mettait des hommes en marche, que le Christ indique où trouver la venue de Dieu.
 
Dieu pose ses pas là où les hommes nourrissent un espoir qui les rend un peu plus grand, qu’eux-mêmes, quand il entre dans l’eau comme des milliers d’autres personnes. Un parmi ce peuple accompli dans son humanité parce que, étant descendu là où des hommes et des femmes cherchent à tout prix à donner un sens à leur vie, à savoir de quoi ils vivront demain, comment ils se mettront debout, quelle signification peut avoir ce qu’ils vivent, ce qu’ils veulent ou ce qu’ils subissent, c’est à ce moment-là que l’autre, avec un grand A, la voix du Père va parler, c’est au moment où le Christ est véritablement plongé publiquement dans l’humanité que Dieu parle. Vous remarquez qu’à ce moment le style de Matthieu change. Il n’y a plus que le Christ et le Christ seul, il est le Fils et le Fils bien-aimé. Il est celui en qui le Père se complaît, et c’est l’Esprit qui le désigne. Jésus n’est pas plébiscité par la foule, il est à peine désigné par Jean. Qui va dire quel est cet homme, ce Fils de l’homme immergé ? C’est la voix du Père qui s’était tu pendant tellement de siècles et qui maintenant parle. On comprend l’ambition de ces quelques lignes de Matthieu, Jésus parfaitement homme et parfaitement homme parce que solidaire d’un peuple de l’espérance. Au moment où il se montre le plus parfaitement humain, c’est là, à ce moment-là, qu’il est appelé « Fils » par le Père, vrai homme et vrai Dieu, parfaitement homme et parfaitement Dieu.
 
C’est là, le moment de l’alliance et il ne peut pas y avoir d’autre lieu de l’alliance que cette communion intime entre une humanité accomplie et une divinité qui se livre. C’est à la source même de l’espérance qui définit l’homme que Dieu se révèle en son Fils.
 
Mais le moment le plus unique au sujet de cette personne du Fils, vrai Dieu et vrai homme, raconte qu’à cet endroit arrive ce signe étonnant de la colombe. Pourtant il ne devrait pas nous surprendre puisque nous sommes tous habitués au coq gaulois ! Le coq gaulois est le symbole de notre nation, paraît-il ! La colombe, présente le signe du peuple de Dieu. Le moment où Jésus est unique, est le moment où il devient un peuple. Mais non pas un peuple d’après les seules lois de l’humanité de descendance et de génétique, mais le peuple des enfants et des frères. Le peuple de ceux que Dieu appelle à faire corps avec son Fils. Le moment unique du Christ est le moment de naissance de notre Eglise. Voilà pourquoi étant si différents, venus de pays étranges parfois, lointains souvent, nous avons en commun cette chose unique et vraie, devant le Christ, de reconnaître que cet homme est complètement l’un des nôtres et qu’il est ce Fils unique que Dieu envoie parce qu’il nous aime et auquel maintenant il veut nous associer. Or comprenez bien, frères, que c’est cela qui nous fait chrétiens, c’est en même temps la plus grande exigence de la confiance de Dieu : Il se donne. Vous ne pouvez pas à coup d’arguments, à coup de pédagogie, à coup d’éducation faire un chrétien. Le chrétien se lève quand Dieu éclaire chaque liberté et chaque conscience pour lui montrer que « celui-ci est mon Fils bien-aimé ». Et que ce Fils bien-aimé qu’il désigne là, ira jusqu’à tout donner sur la croix. Dieu est l’homme accompli dans le don suprême et absolu que Jésus fait de sa vie. Si on n’est pas attiré par une telle générosité, la foi n’a pas encore blessé notre cœur ni changé nos pas.
 
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L’exigence pour nous est claire, même si elle est difficile à vivre. C’est qu’à la suite du Christ, avec lui et dans son Esprit, nous devons aller servir l’espérance des hommes. Il est bon qu’aujourd’hui une étape vers le diaconat éclaire ce baptême du Christ. Car le rôle du diacre est de nous rappeler que parmi toutes les activités des hommes, tous les engagements des hommes se tiennent des traces du royaume. Tout n’est pas christianisable, mais il y a dans la vie des hommes, au plus creux de ce qu’ils sont, des perles précieuses qui marquent la présence de Dieu, l’image de Dieu. Notre Eglise ne sera crédible que si elle s’en va jusque dans ces lieux parfois désertiques, boueux ou ténébreux, qu’importe ! Le ciel s’en va jusque là où naît l’espérance. C’est à la mesure où elle partagera profondément l’espérance des hommes que l’Eglise pourra leur dire une parole venue de Dieu. On ne peut pas désincarner la foi. Or constamment, vous le savez bien, il serait tellement plus simple d’imaginer un Dieu selon nos convenances, nos piétés, nos sensibilités. Alors que, sans arrêt, l’Evangile nous ramène à cette vérité que nous ne pouvons parler de Dieu qu’avec des mots d’hommes, qu’en langage d’homme et par conséquent en étant au milieu de nos frères comme un grain jeté en terre, comme du sel mis dans la nourriture. C’est donc à la manière de notre propre incarnation, au service de l’espérance des hommes que nous serons capable de prononcer : « celui-ci est le Fils bien-aimé de Dieu ». Telle est notre mission.
 
Le baptême du Christ nous fait vivre notre propre baptême. A chaque fois qu’un prêtre vous donne un sacrement, quand il vous baptise, quand il célèbre l’eucharistie, quand il vous pardonne, quand il marque les malades, il incarne la présence de Dieu dans cette situation humaine. Le prêtre a ce rôle extraordinaire d’être le serviteur d’un Noël qui continue, d’un baptême du Christ prolongé, pour qu’en cherchant humblement, modestement comment rejoindre les espoirs des hommes, notre Eglise devienne capable de dire un mot qui sera compris. Car les plus intimes des mots échangés seront en même temps ces mots qui nous rassemblent et nous rendent frères. C’est notre mission, elle continue, vous allez la servir. Là où vous êtes, vous connaîtrez des décennies de silence parfois, vous connaîtrez des pousses rapides, vous aurez des choix à faire. Pour savoir où placer les pas de vos communautés, dites-vous bien qu’accomplir toute justice, c’est aller jusqu’aux sources de l’espérance des hommes, car c’est le seul endroit où Dieu peut se dire : « Bonne route frères, et merci ».
 
 
 
 t Albert Rouet
Homélie du 9 janvier 2011

Archevêque de Poitiers