En souvenir de Jacques Hamel, par François Sureau

En souvenir de Jacques Hamel, par François Sureau

François Sureau, le 30/08/2016 dans La-Croix.com

Le grand bureau de bois du préfet des études était vide, sauf une petite croix de fer barbelé, que l’un de ses compagnons jésuites avait faite dans un camp de concentration. Je ne l’ai appris que bien des années plus tard. J’avais croisé ce prêtre dans les couloirs, sans lui accorder aucune attention.

En ce temps-là, les prêtres étaient plus nombreux qu’aujourd’hui. On prêchait cependant moins. Peut-être pensaient-ils que leur exemple suffirait. Encore ne s’agissait-il pas vraiment d’exemple, mais plutôt des interrogations que pouvaient faire naître ces vies mystérieuses, abandonnées à nous ne savions quoi. Ces hommes ne s’expliquaient jamais. Je m’en souviens avec étonnement, aujourd’hui, que tant de sermons, le plus souvent intéressés, nous assourdissent, au dehors même des églises. Ce qui les avait conduits là restait indéchiffrable

Intéressées, il était clair que leurs vies ne l’étaient pas. La plupart auraient pu connaître de belles réussites dans ce qu’on appelle le monde, d’éclatantes carrières. On comptait parmi eux des étudiants brillants, des philosophes, des médecins, des polytechniciens, d’anciens officiers. Ce qui les avait conduits là restait indéchiffrable. De celui à l’appel duquel ils avaient répondu, dans leur première jeunesse ou bien plus tard, ils ne disaient à peu près rien, mais parfois, à l’énoncé de son nom, un tremblement dans leurs voix montrait que ce silence était celui d’un secret d’amour.

En première, en terminale, nombre d’entre nous, qui n’étaient pas les plus pieux, se réunissaient dans le petit bureau du P. Puech, le père spirituel de la division. Nous pouvions y fumer librement en écoutant Simon et Garfunkel sur un vieux tourne-disque. C’étaient les années soixante-dix. Je n’étais pas l’ami des prêtres. J’étais à cet âge de la jeunesse où l’on ne croit à rien avec violence, avant de passer à cet autre où l’on croit à tout – les concours, les carrières – avec candeur.

Le bureau était toujours plein, et le P. Puech toujours souriant, parlant peu, ne catéchisant jamais. J’ai su ensuite de quels lourds aveux il avait pu être le dépositaire. Il était la douceur, la légèreté mêmes  : un colosse pourtant, dont l’apparence n’était en rien cléricale. Il est mort peu après d’une tumeur au cerveau, à moins de 50 ans. Comme il est d’usage, ses compagnons ont fait réaliser, à l’occasion des funérailles, une petite carte, au verso de laquelle on voyait un portrait de lui au crayon, et au recto cette phrase de l’Évangile  : « Seigneur, tu sais bien que je t’aime. » Je l’ai là, près de moi, en écrivant.

C’est à lui que j’ai pensé en apprenant la mort, à Saint-Étienne-du-Rouvray, du P. Jacques Hamel. Ils étaient nés dans les mêmes années. Si Raymond Puech avait vécu, il aurait lui aussi, après sa retraite, continué à rendre service, l’été, dans je ne sais quelle paroisse, célébrant la messe pour trois religieuses et deux fidèles. « Jusqu’au bout, écrivait Charles de Foucauld, j’ai espéré que quelqu’un viendrait. » Frappés par la mise à mort d’un vieillard dans la maison où il priait

Si l’on peut croire que ceux qui sont venus ce matin-là n’étaient pas ceux qui étaient attendus, c’est une erreur et cette erreur est le sujet de cet article. Tous les Français je crois, sans distinction de croyance, ont été frappés par le scandale de la mise à mort d’un vieillard dans la maison où il priait.

Mais ce n’était pas seulement un vieillard  ; c’était un homme qui très jeune avait répondu à un appel, laissé un autre, comme dit l’Écriture, nouer sa ceinture pour l’emmener là où sans doute il ne voulait pas aller  ; et il ne priait pas seulement, il célébrait, pour le monde entier représenté par son petit troupeau de cinq personnes, le sacrifice volontaire d’un juif de Palestine, mis à mort par un politique étranger, à l’instigation des prêtres et aux applaudissements de la foule  : le sacrifice d’une victime entièrement innocente, rachetant tous les crimes du passé et de l’avenir, privant à jamais le meurtre de toute justification devant Dieu.

Mort de privations dans la forteresse de Jilava, dans la Roumanie d’après-guerre, Vladimir Ghika avait écrit  : « Notre mort doit être le grand acte de notre vie. Mais Dieu peut se trouver seul à le savoir. »

De ces assassins entrés dans l’église par la porte de derrière, comme s’ils savaient qu’ils avaient déjà perdu le combat frontal avec le Rédempteur, précisément parce que celui-ci ne lutte pas, et qui se sont filmés comme pour se donner une réalité, une consistance, qu’ils doutaient d’avoir, je ne dirai rien. Les motifs des criminels n’importent pas, si leurs raisons sont connues de Celui qui les a rachetés et qui seul peut exercer la justice véritable, dont la nôtre n’est même pas un reflet.

François Sureau

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