De la fragilité

De la fragilité

La chronique de François Cassingena-Trévedy

à lire aussi dans la revue Etudes, février 2014

Chaque époque du langage courant – chaque décennie environ,  pour être modeste – se reconnaît à un répertoire de quelques termes dont la promotion ne laisse pas d’étonner, d’amuser, lorsque, moyennant l’espèce de dévaluation qui bientôt l’accompagne, elle ne finit pas par susciter quelque mouvement d’humeur. Écoutons bien ce qui se dit alentour  : à n’en pas douter, dans un certain idiome psychologisant de l’intelligentsia ecclésiastique aussi bien que laïque, le mot « fragilité » jouit d’une singulière fortune. Décidément, il est de bon ton, aujourd’hui, d’être fragile, de tâter complaisamment, dévotement, ses propres fragilités, de s’en accommoder et de composer avec celles d’autrui, le pluriel jouissant de plus de vogue encore en la matière, semble-t-il, que le singulier.

Oh certes, la vraie fragilité est une grâce, un chef d’œuvre, une « donnée » fondamentale qui mérite le plus profond respect, la plus pure gratitude, à tel point que l’indifférence à ses manifestations, loin de signaler une simple rusticité, serait l’indice inquiétant d’une franche barbarie. Mais il faut bien s’entendre et tirer les choses au clair, contre un certain abus des mots qui, soudain, les offusque et les rend moins aimables. La fragilité, les fragilités qu’on nous vante tant et plus dans le commerce actuel des idées sont trop souvent des fragilités frileuses, installées, résignées, immobiles, bourgeoisement assises sur je ne sais quel droit acquis à être telles, cependant qu’à s’arroger un tel droit et à s’assurer un tel confort, elles perdent, précisément, la grâce originelle qui signe la fragilité authentique. Car la fragilité tombe en disgrâce, sitôt qu’elle se présente elle-même, qu’elle s’allègue elle-même prudemment comme une excuse, et qu’elle pratique l’évitement méthodique de tout ce qui serait susceptible de la briser (frangere), alors qu’elle est faite… pour cela et par cela (fragilis). La vraie fragilité envisage courageusement, quant à elle, la réalisation effective du possible passif qui entre dans sa définition même  : elle se sait capable d’être brisée, et cette caducité lucide est le secret de sa joie, le certificat de sa noblesse.

La fragilité peut se considérer – peureusement, désespérément – du côté de la brisure, de la cassure, de la collision complète qui est son avenir possible, et retirer de là une autorisation au repli sécuritaire et à l’autisme  : telle est la fragilité close. La vraie fragilité (celle que l’on entend au fond si peu célébrée, invitée, sollicitée) est ouverte et généreuse. Elle ose, elle s’expose, elle essaie, elle défie, elle s’avance, elle dépasse, elle espère, surtout, les subsides d’une force qui lui vient d’autre part – d’un Autre – à mesure qu’elle tâche de la tirer, dans une cécité lumineuse, de son propre néant. À dire vrai, elle est une arête vive  ; elle naît et s’épanouit dans une espèce de témérité tranquille dont aucune outrecuidance n’altère le sourire  ; elle sait – tout bas – la disproportion qui la fonde et salue, quels qu’en soient le visage et le nom, l’instance plus forte – la « force majeure » – qui peut avoir raison d’elle et qui, du reste, aura finalement raison. Le plus-fort qui s’impose à elle est aussi, mystérieusement, identiquement, le plus-fort qui l’assiste. Dans une situation limitrophe et tangentielle par rapport à de petites ou à de grandes morts – à la mort, en un mot, qui ne cesse de venir par le menu jusqu’à ce qu’elle frappe tout d’un coup –, elle vit à angle aigu, à toute extrémité, à cette condition extrême d’elle-même que révèle et que met à l’épreuve le climat extrême de toute altérité rencontrée sans précaution ni calcul. La critique que nous esquissons ici à l’endroit d’une certaine phraséologie aussi intempérante que contemporaine, d’une certaine apologie convenue et monocorde de la fragilité, de certaines banalités sur la fragilité, tourne encore, comme on le voit, à l’éloge de celle-ci, mais au prix d’un discernement et d’une exigence. On attendrait volontiers davantage, dans le discours religieux, dans le discours moral, dans le vocabulaire pratique de la vie spirituelle, des éloges de la force, des provocations de la fragilité à l’endurance, des mobilisations générales à l’adresse de recrues dont la faiblesse est et restera toujours congénitale  : Dites aux cœurs défaillants  : « Soyez forts, ne craignez pas  ; voici votre Dieu (Is 35, 4). Que l’infirme dise  : « Je suis un brave  ! » (Jl 4, 10). La fragilité a vocation extatique, autrement dit elle n’a raison d’être que si elle fait effort hors de soi, que si elle s’évertue à être forte, ou plutôt, loin de tout volontarisme, si elle se fait accueillante, si elle s’ouvre à l’aventure d’un devenir paradoxal qui la magnifie en la laissant intacte  : C’est de grand cœur que je me glorifierai surtout de mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ… Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort (2 Co 9-10).

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