ACAT : Méditation sur les sans papiers

LES SANS-PAPIERS SONT NOS FRÈRES

par Michel STAVROU, Professeur à l’institut de théologie orthodoxe Saint Serge (Paris)

(Journal La Croix, 26-27 janvier 2008)

La nuit du 15 décembre dernier, un homme est de froid près de la place de la Concorde, à Paris. Un homme sans papiers, âgé de 40 ans, prénommé Raphaël.

C’est en se rendant de chez lui à l’église, un jour d’hiver, que Saint Jean Chrysostome, évêque de Constantinople (dont on vient de fêter le 16ème centenaire de la mort), fut bouleversé à la vue de mendiants gisant sur le sol. Il exhorta, jusqu’au bout, ses fidèles à prendre au sérieux le service des pauvres, qu’il appelait une « liturgie ». Le Christ s’étant lui-même identifié aux « plus petits » (Matthieu 25, 45), cette « liturgie » découle, prolonge, authentifie la Liturgie eucharistique.

Aux matines du Jeudi saint, les orthodoxes chantent : « Venez, fidèles, les coeurs élevés, jouissons de l’hospitalité du Maître et de la Table immortelle préparée dans la chambre haute, instruits d’une parole sublime par le Verbe que nous magnifions ». Cette hospitalité du Maître, nous sommes appelés à la faire rayonner, à travers nous, bien au-delà de nos églises.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, des spirituels russes réunis à Paris autour de Mère Marie Skobtsov et du P. Dimitri Klépinine, tous deux récemment canonisés par l’Église orthodoxe, travaillèrent sans relâche à soigner des miséreux non seulement chrétiens mais juifs, reconnaissant en tout visage humain l’icône vivante du Christ.

Depuis l’époque de Chrysostome, l’humanité a beaucoup progressé au plan du confort matériel, à travers les révolutions industrielle et techno-scientifique.

Mais la misère des réfugiés politiques ou économiques

atteint toujours nos portes et nos églises

Or, les solidarités élémentaires se sont dégradées. Certes, on ne peut raisonnablement encourager les flux migratoires des pays défavorisés vers l’Europe, qui a ses propres difficultés. Pour autant, l’étranger sans papiers doit-il être stigmatisé comme un vulgaire délinquant ? Un ministère français à l’intitulé douteux laisse entendre que l’identité nationale serait menacée par l’immigration, et le code français du séjour des étrangers stipule (article L. 622-1) que quiconque facilite, même indirectement, la circulation ou le séjour irréguliers d’un étranger est passible d’une peine de cinq ans de prison et de 30000 € d’amende.

Dans ses voeux pour la nouvelle année, le président de la République a appelé à une « politique de civilisations ». Dans l’esprit du sociologue Edgar Morin, auteur de ce concept, cette orientation viserait à remettre l’homme au centre de la politique, en tant que fin et moyen, et à promouvoir le bien-vivre au lieu du confort matériel. Or, l’un des signes élémentaires de l’humain, c’est l’hospitalité : en grec, philoxénie, « amour de l’étranger ».

Même les sans-papiers sont nos frères

La vision eschatologique du Jugement dernier est en quelque sorte l’horizon sur lequel se déploie la réalisation de l’homme conformément au plan de Dieu, toutes choses étant engagées dans une transfiguration secrète en Christ. Si l’Église a un sens, c’est parce que, au-delà des exclusives et des fragmentations, elle est offerte « pour la vie du monde ».